L. Saint Anselme à Lyon
Ayant traversé la France , Anselme vint en Bourgogne , où le duc lui rendit beaucoup d honneur ; puis il arriva à Clugny le troisième jour avant Noël , y fut reçu avec un très-grand respect , et y fit quelque si'jour. De là il envoya avertir de sa venue Hugues, archevêque de Lyon, qu'il connoissoil depuis long-temps, et qui , de son ('ôté, désiroit ardemment de le voir. Anst^lmel'estimoità tel point, qu'il avoit résolu de se rapporter à lui et à saint Hugues, abiiéde Clugny, touchant le parti qu'il devoit prendre en son affaire. L'archevêque chargea l'évêque de Màcon d'aller au devant d'Anselme et l'amener à Lyon , où il fut reçu avec tous les honneurs possibles.
Là , il apprit qu il n'y avoit pas de siîreté à iwsseï* outre, à cause des schismatiques du parti de Guibert, qui pilloient tous ceux qui alloient à Rome, principalement les ecclésiastiques et les religieux. Guibert lui-même étoit alors près de Ravenne , son ancien siège, où il tenoit une forteresse qui le rendoit maître du passage du Pô U) : mais il la perdit peu de temps après. Anselme donc ayant appris la difticuilé de continuer son voyage, joint sa mauvaise santé, résolut d'écrire au pape , et d'attendre à Lyon sa réponse. La lettn» portoit en substance : J'avois résolu, très-saint père, de
(1) iicrlholJ. 1091.
recourir à vous dans l'affliction de mon cœur ; mais, ne pouvant y aller moi-même par les raisons que vous apprendrez de ce porteur, je suis réduit à vous consulter par écrit. On connoît assez avec quelle violence j'ai été engagé à l'épiscopat. Il y a déjà quatre ans que j'y suis sans aucun fruit , au contraire accablé de tant d'afflictions, que je souhaite plutôt de mourir hors de l'Angleterre que d'y vivre, craignant de n'y pouvoir faire mon salut. Car, quand j'y élois , je voyois plusieurs maux que je ne devois pas souffrir , et ne pouvois corriger ; le roi vexoit les églises après la mort des prélats , et me faisoit tort à moi-même et à l'église de Canlorbéry , donnant à ses vassaux des terres de Tarchevêché, et le chargeant de subventions nouvelles et excessives. Je voyois la loi de Dieu et les constitutions canoniques méprisées ; et , quand je voulois parler de tous ces désordres, au lieu de justice on ne m'opposoit que des coutumes arbitraires. Voyant donc que si je souffrois toujours je chargeois ma conscience en conGrmant ces mauvaises coutumes au préjudice de mes successeurs, et que je ne pouvois demander justice , parce que personne n'osoit me donner aide ni conseil , je demandai permission au roi d'aller trouver votre sainteté : ce qui l'irrita tellement qu'il prétendit que je lui en devois faire satisfaction comme d'une grande injure, et que je devois lui donner assurance de ne jamais avoir recours au saint-siège. Puis donc qu'il m'est impossible en ces circonstances de faire mon salut dans l'épiscopat : je vous supplie, autantque vous aimez Dieu , et mon âme pour Dieu , de me délivrer de cette servitude , et me rendre la liberté de le servir tranquillement , puis de pourvoir selon votre prudence et votre autorité à l'église d'Angleterre.
Cependant le bruit se répandit en Italie que l'archevêque de Canlorbéry alloit à Rome chargé de grands trésors : ce qui excita l'avidité de plusieurs , principalement des schismatiques partisans de l'empereur Henri , pour le prendre par le chemin ; car ils dressoient des embuscades à tous ceux qui alloient à Rome ; en sorte qu'ils prirent des évêques, des clercs et des moines, les pillèrent , leur firent divers outrages, et en tuèrent quelques-uns. Mais Anselme évita ce pé il par le s(\jour qu'il flt à Lyon , pour attendre la réponse de sa lettre au pape ; car des pèlerins dirent, à ceux qui l'attendoient au passage, qu'il étoit tombé malade à Lyon , et qu'il ne passeroit pas outre. 11 fut en effet dangereusement malade ; mais il étoit presque guéri quand ceux qu'il avoit envoyés à Rome arrivèrent, et dirent que le pape lui ordonnoit de venir incessamment le trouver.