LIVRE SOIXANTE-QUATRIEME
(1) Vita n. 41, 42.
(2) Ital. Sa'C. to. 5, J119. Baron. a(J MartvV
doc. liai. Sœc. !o. 1, p. U2 203. ^
Anselme donc, invité par l'abbé Jean, so retira à une terre de son monastère, nommé Sclavie, dont l'air étoit fort sain, pour y attendre la réponse du roi d'Angleterre. Anselme, charmé du repos qu'il goùtoit en cette agréable solitude, y reprit les mêmes exercices dont il s'occupoit au Rec avant que d'élrc abbé, c'est-à-dire les œuvres de piété et la méditation profonde des mystères de la religion. Ainsi il acheva le traité intitulé : Pourquoi Dieu s'est fait homme, dont il explique ainsi lui-même l'occasion et le sujet (I). Plusieurs personnes m'ont prié souvent, et avec beau coup d'instance, de mettre par écrit les raisi)ns que je leur rendois d'une question qui regarde notre foi, non pour arriver à la foi par l;i raison, mais pour a\oir le plaisir d'entendre e( de contempler ce qu'ils croient, et pouvoir en rendre raison aux autres. C'est la question que nous font les infidèles, en se moquant de notre simplicité; par quelle raison ou par quelle nécessité Dieu s'est fait homme, et a rendu la vie au monde par sa mort, puisqu'il le pou voit faire par un autre, soit un ange, soit un homme, ou par sa seule volonté.
Anselme avoit commencé cet ouvrage en Angleterre pendant le fort de sa persécution, et l'acheva dans cette retraite. 11 le divisa en deux livres, dont le premier contient les objections des infidèles, avec les réponses; et, laissant à part Jésus-Christ, comme si jamais il n'en avoit été question, on y prouve, par des raisons concluantes, qu'il est impossible qu'aucun homme soit sauvé sans lui, c'est-àdire sans un dieu fait homme. Dans le second livre, on montre de même, par raisonnement, que Ihomme a été fait pour jouir quelque jour, en corps et en Ame, d'une immortalité bienheureuse, mais qu'il ne peut y arriver que par un homme-dieu ; d'où s'ensuit que tout ce que nous croyons de Jésus-Christ doit être nécessairement. C'est ainsi qu'Anselme explique lui-même son dessein. Les infidèles dont il parle dévoient être les juifs répandus alors par toute la chrétienté et les musulmans d'Espagne; car, pour ceux d'Orient, le coni merce n'étoit point encore établi avec eux, comme il fut depuis les croisades. Cet ouvrage est en forme de dialogue entre Anselme et le moine Roson, qui fut depuis abbé du Rec; et le mystère delà satisfaction de Jèsus-Chrisl, pour le genre humain y est traité à fond (-2).
Dans le second livre, Roson propose cette question : Comment Dieu a-t-il pris la nature humaine de la masse corrompue du genre humain? Car, bien que sa conception soit pure, la vierge toutefois dont il a tiré son humanité, a été conçue dans le péché originel , parce qu'elle a elle-même péché en Adam, en qui tousont péché. Anselme répond que, puisqu'il est constant
que cet homme est Dieu et l'auteur de la réconlialion des péchés, il n'y a pas de doute qu'il est absolument sans péché , et que nous ne devons pas nous étonner si nous ne pouvons (omprendre comment il a été tiré sans péché (le la masse pécheresse. îMais il ne répond rien a la proposition louchant le péché originel de la Sainte-Vierge. Seulement il dit ensuite qu elle a été du nombre de ceux qui ont été purifiés du péché par Jésus-Christ (1).
LUI. Siège de Capoue.
Pendant ce séjour de Sclavie, Anselme fut visité par plusieurs personnes, que sa réputation attiroit pour recevoir ses conseils, et qui relournoient merveilleusement satisfaits. Rojjer même, duc de Pouille, qui faisoit alors le siège de Capoue, le pria de l'y venir trouver , et le reçut avec tous les témoignages possibles de respcHît et d'amitié (-2). Le pape vint aussi à ce siège, espérant de faire la paix; mais il ne put y réussir, et Anselme demeura auprès de lui dans le voisinage de Capoue, jusqu'à ce qu'elle se fût rendue au duc Roger. La plupart de ceux qui venoient voir le pape venoient aussi voir Anselme, autant recherché pour sa vertu que le pape pour sa dignité. Les pauvres qui n'osoienl approcher du pape s'adressoient à Anselme , et il étoit honoré même des Sarrasins, que le comte Roger, oncle du duc, avoit amenés de Sicile.
Le duc Roger avoit à ce siège deux cents Grecs commandés par un nommé Sergius (3), qui, gagné par le prince de Capoue, promit de lui donner entrée dans l'armée du duc , dont il commandoit la garde avancée. La nuit même que cette trahison devoit s'exécuter, le duc Roger vit en dormant saint Rruno, qui lui dit de se lever promplement et prendre ses armes, s'il vouloit se sauver lui et son armée du péril qui le menaçoit. Le duc s'éveilla fort alarmé, fit monter "à cheval quelquesuns des siens, qui trouvèrent Sergius fuyant avec sa troupe, et, en ayant pris la plus grande partie , reconnurent la vérité de la trahison. Après la prise de Capoue, le duc vint sur la fin de juillet à Squillace, où il demeura quinze jours malade. Saint Rruno l'y vint voir avec quatre de ses frères pour le consoler. Le duc lui raconta sa vision, et lui rendit grâce du soin qu'il avoit eu de prier pour lui en son absence. Le saint homme répondit : Ce n'est pas moi que vous avez vu, c'est l'ange de Dieu qui accompagne les princes pendant la guerre. Le duc le pria de recevoir de grands revenus de son domaine de Squillace; mais le saint répondit : J'ai quitté la maison de mon père et la vôtre pour servir Dieu, étant dégagé de
toutes les choses extérieures. Enfin il reçut le monastère de Saint-Jacques avec le château ; et c'est dans l'acte de donation que le duc Roger raconte cette histoire.
HV. Saint Anselme veut renoncer à l'épiscopat.
Après le siège de Capoue , le pape passa à Averse, et Anselme l'y suivit (1). Là, considérant les peines d'esprit et les persécutions qu'il avoit souffertes en Angleterre, presque sans aucun fruit, et au contraire de quelle tranquillité il jouissoit, et avec quel succès il étoit écouté de tout le monde depuis qu'il étoit sorti d'Angleterre, il conçut un grand désir de n'y plus retourner , et de renoncer à rarchevêché. 11 se fortifia dans cette résolution, par le peu d'espérance de pouvoir jamais vivre avec le roi Guillaume, dont il apprenoit tous les jours de plus mauvaises nouvelles, et des marques d'un prince, non-seulement injuste, mais sans religion. Il alla donc trouver le pape, et, après lui avoir exposé ses peines, il le pria d'avoir compassion de lui et de le décharger de l'épiscopat. La pape se récria (2) : Yoilà ce grand évêque , ce grand pasteur ! Il n'a pas encore répandu de sang, et il veut abandonner son troupeau. Dieu vous préserve, mon frère , de succomber à celte tentation ; et sachez que , loin de vous accorder ce que vous demandez, je vous ordonne, de la part de Dieu et de saint Pierre, de retenir, autant qu'il vous sera possible, le soin du royaume d'Angleterre, quand même la tyrannie du roi vous empêcheroit d'y retourner ; et vous garderez l'autorité et les marques de l'épiscopat en quelque lieu que vous soyez. Anselme se soumit, et le pap(* lui ordonna de se trouver à Rari , pour le concile qu'il devoit y tenir le premier jour d'octobre, où il lui feroit justice du roi d'Angleterre et de tous ceux qui s'opposoient à la liberté de l'Eglise. Anselme retourna cependant à sa solitude de Sclavie, et, afin de pratiquer l'obéissance , il se fit donner pour supérieur , par le pape , le moine Edmer qui l'accompagnoit ; en sorte qu'il ne faisoit pas la moindre chose sans sa permission, jusqu'à n'oser se retourner dans son lit (3).