LIVRE SOIXANTE-QUATRIEME
Ce jeune homme , élu pour l'èvèché d'Orléans, étoit Tarchidiacre Jean, que l'archevêque de Tours avoit voulu mettre sur le siège dès l'an mil quatre-vingt seize( 1 ). Sanction, qui l'emporta pour lors, n'en jouit guère que deux ans , et Jean fut élu , par rautorilè du roi, le jour des Innocents vingt-huitième de décembre mil quatre-vingt-dix-huit. C'est ce qui paroit , tant par cette lettre d'Ives de Chartres au pape (2) , que par celle qu'il en écrivit à l'archevêque de Lyon , à qui il dit, parlant de l'archevêque de Tours •• Comme il ne peut avoir deux évéchés, il veut posséder celui d'Orléans par une personne apostee, pour y abaisser et y élever ceux qu'il voudra. Car il ne se contente pas d être tolère dans l'église qu'il a envahie contre les canons, s'il ne prostitue encore l'Eglise de Dieu à qui il lui plaît, en fascinant les yeux des autres par ses discours et par ses promesses. Il dit qu'il n'a que faire de bons ecclésiastiques ni de canons , puisqu il a tout cela dans sa bourse. Enlin , il îait impunément tout ce qu il lui plaît. Il n'a pas travaillé à faire déposer Sanction , pour mettre à sa place un meilleur sujet ; mais un homme qui lui fût entièrement soumis, tel que celui-ci , qui le regarde comme un écolier fait son maître, en sorte qu'il n'ose ni s'asseoir ni se lever que par son ordre.
Il m'a été présenté avec les lettres du roi et du chapitre pour l'ordonner prêtre, et ensuite le sacrer évêque; mais je n'ai encore ni rejeté ni approuvé son élection ; et je ne l'approuverai jamais , si je n'y suis contraint par un ordre du pape ou de vous. Car je sais que cette ordination seroit non-seulement honteuse , mais pernic ieuse à l'Eglise , si on conûoit le salut des autres à un homme qui n'a pas encore pensé au sien. Mandez-moi donc par ce porteur ce que vous voulez que je réponde à ceux d'Orléans , qui se (lattent que vous contirraerez celte élection. Or , quoi que vous fassiez , j'ai acquitté ma conscience. Je trouverois à Orléans bien des témoins de ce que j'avance , s'ils ne craignoient l'exil ou la prison; et, ali i que vous ne croyiez pas que je l'ai inventé, je vous envoie une des chansons que Ton en chante publiquement.
Sachez encore que l'abbé de Bourgueil étoit venu à la cour à Noël avec grande confiance, pour recevoir l'èvèché, que la prétendue reine lui avoit promis , mais, parce que l'on trouva que les amis de l'archidiarre a voient plus de sacs d argent et mieux remplis, il a été admis et l'abbé exclus. Et, comme l'abbé se plaignoit que le roi s'étoit moqué de lui , le roi répondit : Attendez que je fasse mon profit de celui-ci , ensuite faites-le déposer, et alors je ferai ce que vous voulez.
Ives écrivit encore à l'archevêque de Lyon en ces termes (3) : Vous m'invitez moi et tous
(1) Sup. n. 38.
(2) Ep. 66.
(3) Ep. 08.
ceux qui voudront attaquer l'élection de Jean archidiacre d'Orléans , à comparoîlre devant vous au premier j(»ur de mars, parce que vous ne pouvez être accusateur et juge. Mais vous savez que cela ne s'entend que des péchés secrets , et que ceux qui sont manifestes n'ont pas besoin d'accusation. Sur quoi il rapporte plusieurs autorités. Venant ensuite à l'accusation de simonie, il dit . Nousavons cheznousdos négociants , créanciers delà prétendue reine, qui, à ce qu'ils nous tmt dit, attendent une partie de l'argent que les parents de Jean ont promis ; mais cette princesse dit que l'on difîère le payement par précaution , afin de le faire plus sûrement après le sacre ; toutefois, on redemandera bientôt cet argent si le sacre est diiîérè quelque temps. Nonobstant ces remontrances d'Ives de Chartres , Jean fut sacré évéque d'Orléans , et tint ce siège plus de vingt ans. II s'acquitta même assez bien de son devoir , comme on peut juger par les lettres qu'Ives lui écrivoit de temps en temps pour diverses affaires ecclésiastiques.