X. Saint Anselme en Angleterre
Peu de jours après que saint Anselme fut arrivé en Angleterre , il alla trouver le roi Henri, qui le recul avec joie , et lui fit goûter la raison qu'il avoit eue de ne le pas attendre pour être couronné de sa main (1). Ensuite on lui demanda qu'il fît hommage au roi comme ses prédécesseurs, et qu'il reçût de lui l'investiture de l'archevêché. Anselme répondit qu'il ne le pouvoit, et rapporta ce qu'il avoit appris sur ce sujet dans le concile de Rome ; puis il ajouta : Si le roi ne veut pas observer ces règlements, je ne vois pas que mon séjour en Angleterre puisse être utile ni honnête ; car, s'il donne des évêchés ou des abbayes, il faudra que je m'abslionne de sa communion et de ceux qui auront reçu ces dignités. Je le prie donc de s'expliquer, aûn que je sache à quoi m'en tenir.
Le roi fut embarrassé de ce discours. D'un côté, il ne pouvoit se résoudre à abandonner les investitures des églises ; il lui sembloit que c'étoit comme perdre la moitié de son royaume : d'ailleurs il craignoit que, s'il laissoit retirer Anselme , il n'allât trouver le duc Robert, son frère , qui étoit en Normandie , au retour de la croisade et que, l'ayant rangé, comme il seroit facile, à l'obéissance du saint-siége, il ne le fît roi d'Angleterre. Le roi Henri demanda donc à l'archevêque un délai jusqu'à Pâques, pendant lequel on enverroil à Rome pour prier le pape d'avoir égard à l'usage d'Angleterre, toutes choses cependant demeurant en état. Quoiqu'Anselme vit bien que cette dépulation seroit inutile, il ne laissa pas d'y consentir, pour ne donner au roi ni aux seigneurs aucun sou[)çon contre sa fidélité.
Le roi Henri avoit résolu d'épouser Mathilde, fille de Malcolme, roi d'Ecosse , et de la sainte reine Marguerite ; mais, comme elle avoit été élevée dans un monastère et y avoit porté le voile, plusieurs croyoient quelle étoit effectivement religieuse (2). La princesse alla trouver Anselme, et lui dit : 11 est vrai que j'ai porté quelque temps sur ma tête un voile noir, mais c'étoit ma mère, dont je dépendois, qui m'y obligeoit malgré moi , pour me mettre à couvert des insultes des Normands. Quand
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j'étois hors de sa présence, je jetois à terre ce voile et le foulois aux pieds ; et le roi , mon père , me l'ayant vu sur la tête , me l'arracha de colère, maudissant qui me l'avoit mis. Anselme, connoissant l'importance de l'affaire, assembla desévêques, desabbés et des seigneurs à Lambet, au diocèse de Rochester, où plusieurs témoins dignes de foi assurèrent que la princesse avoit dit la pure vérité. La même chose fut confirmée par deux archidiacres qu'Anselme avoit envoyés s'en informer au monastère où elle avoit été élevée. Tout le concile de Lambet jugea que Mathilde étoit libre, et rapporta un jugement semblable de l'archevêque Lanfranc en faveur de plusieurs filles qui s'étoient voilées de même pour mettre leur honneur à couvert contre l'insolence des Normands. Avant la cérémonie des épousailles, Anselme dénonça encore publiquement que, si quelqu'un sa voit quelqu'empêchement légitime, il eût à le déclarer i et ainsi, après avoir pris toutes les précautions possibles, il perniil le mariage entre Henri et Mathilde, et toutefois il fut calomnié sur ce sujet, comme ayant eu trop de complaisance pour le roi. Ce mariage fut célébré le jour de Saint-Martin, onzième de novembre mil cent (1).
La même année, vint en Angleterre Guy, archevêque de Vienne , disant avoir commissiiui du pape pour exercer les fonctions de légal dans toute la Grande-Bretagne. Cette prétention surprit tout le monde, car on n'avoit jamais ouï parler, dans le pays, d'autre légat du pape que de l'archevêque de Cantorbéry. Aussi personne ne voulut recevoir celui de Vienne en celte qualité , et il s'en retourna comme il étoit venu.Vers le même temps, le pape Pascal écrivit à l'archevêque Anselme, se réjouissant avec lui de son retour en Angleterre, et l'exhortant à travailler efiicacement auprès du roi pour l'affectionner au saint-siège, et faire payer le denier Saint-Pierre, dont l'église romaine avoit alors un très-grand besoin (2). 11 ajoute : Le duc de Normandie s'est plaint à nous du roi d'Angleterre, qui s'est emparé de ce royaume au préjudice du serment qu'il lui avoit fait; et vous savez que nous lui devons protecticm, pour avoir travaillé à la délivrance de l'église d'Asie. C'est pourquoi nous voulons que, s'ils n'ont pas encore it la paix, vous la procuriez entre eux avec l'intervention de nos nonces.