XLII. Lettre de Henri le père au roi de France
Henri le père se retira cependant vers le Bas-Rhin, à Cologne, puis à Liège, et en l'une et l'autre de ces villes il fut reçu comme empereur. Il se plaignoit de la fraude et de la violence qu'on lui a voit faite pour exiger sa renonciation , et il écrivit sur ce sujet une lettre au roi de France, où il se plaint premièrement du siège apostolique comme de la source de la persécution qu'il souffre (1). Encore , dit-il , que j'aie souvent offert de rendre à ce siège toute sorte d'obéissance et de soumission, à condition que l'on me rendroit aussi le même honneur qu'à mes prédécesseurs.
Leur haine ( il parle des papes ) les a portés jusqu'à violer le droit de la nature, et armer mon fils contre moi ; en sorte qu'au préjudice de la foi qu'il m'avoit jurée comme mon vassal, il a envahi mon royaume, déposé mes évéques et mes abbés , soutenu mes ennemis ; et, ce que je voudrois pouvoir cacher, il a même attenté à ma vie.
Dans cette vue , comme j'étois à Coblentz en quelque sûreté pendant le saint temps de l'avent , il m'appela à une conférence , où , parfaitement instruit en lart de feindre , il se jeta à mes pieds, me demandant pardon du passé, et me promettant avec larmes de m obéir en tout à l'avenir, pourvu que je voulusse bien me réconcilier avec le saint-siège. J'y consentis, me remettant au conseil des seigneurs pour une affaire de cette importance ; et il me promit de me conduire pour cet effet à Mayence à Noël , et m'en ramener en sûreté. Sur la foi d'une telle promesse, qu'un païen même observeroit, je marchois avec confiance quand nous approchâmes de Bingue le vendredi avant Noël : les troupes de mon fils augmentoient , et la fraude commencoit à se découvrir quand il me dit : Mon père, il faut nous retirer dans ce château voisin , car l'archevêque de Mayence ne vous recevra point dans sa ville tant que vous serez excommunié. Faites-y la fête en paix avec telle suite qui vous plaira ; je travaillerai cependant pour vous. Et il me jura pour la troisième fois que, si je me trouvois en péril, sa vie répondroit de la mienne.
Mais, quand je fus entré, je me trouvai enfermé, moi, quatrième de tous mes gens; on me donna des gardes qui étoient mes ennemis mortels, outre les injures, les menaces, les épées levées sur ma tète, la faim, la soif ; ce que je n'oublierai jamais, c'est que je passai ces saints jours dans cette prison sans aucune communion chrétienne , c'est-à-dire , sans assister à la messe ni à l'oflice divin. Alors un seigneur, nommé Guibert , vint de la part de mon fils me dire que , pour sauver ma vie , il n'y avoit point d'autre moyen que de rendre les ornements impériaux. Moi, qui n'aurois
(1) Otho. vu, c. 121. Ap. Urstit. p. 396.
pas donné ma vie pour mon royaume, quand il se seroit étendu par toute la terre, voyant que c'étoit une nécessité , j'envoyai à Mayence la couronne, le sceptre, la croix, la lance et l'épée. Alors mon fils , de concert avec mes ennemis, laissant à Mayence mes serviteurs et mes amis , en sortit avec grand nombre de ses gens en armes, sous prétexte de m'y amener; mais il me fit conduire à Ingelheim, où je le trouvai avec une grande multitude de mes ennemis. Et, parce qu'ils croyoient plus sûr que que je renonçasse au royaume en |)ersonne , ils me menaroient tous de perdre la vie si je ne faisois tout ce qu'on m'ordonneroit.
Je dis que je le ferois pour avoir le temps de faire pénitence, et, comme je demandois si j'étois au moins ainsi assuré de ma vie, le légat , qui étoit présent, répondit que je ne pouvois me délivrer qu'en confessant que j'avois agi injustement en |)ersècutant Hildebrand et mettant Guibert à sa place , et en tout ce que j'avois fait jusque-là contre le saint-siège et contre l'Eglise. Al(»rs je me prosternai, et demandai au nom de Dieu que l'on m'accordât un lieu et un temps propre pour me justifier en présence de tous les seigneurs , ou , s'ils me trouvoient coupable, faire telle satisfaction qu'ils jugeroient nécessaire. Mais le légat me déclara qu il falloit terminer tout au même lieu , autrement (jue je ne devois avoir aucune espérance d'en sortir. En celte extrémité, je demandai si j'obtiendrois l'absolution en confessant tout ce que l'on m'ordonneroit. Le légat répondit qu il n'en avoit pas le pouvoir, et que, si je voulois être absous , j allasse à Rome satisfaire au saint-siège. Ils me laissèrent ainsi à Ingelheim. J'y demeurai quelque temps, et mon fils m'avoit mandé de l'y attendre ; mais je fus averti que, si j'y demeurois , je serois emmené en prison perpétuelle, ou décollé au lieu même. Je m'enfuis aussitôt , et je vins à Cologne, et quelques jours après à Liège. Je vous prie donc , par la parenté et l'amitié qui est entre nous et par l'intérêt commun de toutes les couronnes , de venger l'injure que j'ai soufferte, et ne pas laisser sur la terre l'exemple d'une si noire trahison. L'empereur Henri écrivit une lettre semblable à Hugues, abbé de Clugny, et à toute sa communauté (1 ). Il y raconte tout au long la trahison de son fils et la manière dont on l'a forcé à renoncer à l'empire, avec quelques différences de la lettre précédente dans les circonstances, et il conclut en priant l'abbé de lui donner conseil , et promettant d'exécuter tout ce qu'il jugera à propos pour le réconcilier avec le pape. Il av'>it une confiance particulière en cet abb<>, <pii étoit son parrain.