LIV. Retraite de Garloman
La même année sept cent quarante-sept , le prince Garloman quitta le monde (3). Il avoit donné de grandes preuves de sa valeur , par les victoires qu'il avoit remportées sur les Allemands , les Bavarois et les Saxons ; mais il en avoit encore plus donné de sa piété et de son amour pour la religion, en protégeant saint Boniface, faisant tenir plusieurs conciles, et répandant ses libéralités sur les lieux saints. Enfin, se voyant veuf, il renonça au monde, tant par le désir du ciel, que par le regret d'avoir fait tuer une grande multitude d'ABemands rebelles , en septcentquarante-six(4). Il seretira donc l'année suivante, septième de son règne, laissant à son frère Pépin ses états, c'est-à-
dire, la France orientale avec la tutelle de son fils Drogon.
Garloman prit le chemin de Rome, et passa premièrement au monastère de Saint-Gai fondé depuis vingt-sept ans, au lieu de la retraite et de la sépulture de ce saint. 11 y avoit une église servie par quelques clercs , et les miracles qui s'y faisoient y altiroient un grand concours de peuple et beaucoup d'offrandes (1). On y donna même des terres, mais Valdran, seigneur du lieu , voyant qu'on abusoit de ce revenu , et qu'il pouvoit suffire à une communauté de moines , demanda à Victor , comt^ de Coire , un saint prêtre nommé Othmar ou Audomar qu'il avoit dans sa maison , et lui donna cette église avec ses dépendances. Pour mieux affermir l'ouvrage , YaldranaBa trouver Charles - Martel , et lui céda la propriété de l'ermitage de Saint-Gai, le priant d'y établir Othmar : ce que le prince accorda , et ordonna d'y fonder un monastère. Tels furent les commencements de la fameuse abbaye de Durgauge ou de Saint-Gai, qui devint une des plus célèbres écoles d'Allemagne. On en rapporte la fondation à l'an sept cent vingt. Garloman y alla donc faire ses prières , et écrivit à son frère Pépin , de faire à sa considération quelque donation à ce monastère, puisqu'il ne [)ouvoit plus le faire lui-même, ayant tout quitte, et Pépin l'exécuta.
Garloman continua son voyage, et, étant arrivé à Rome avec quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, il offrit à saint Pierre plusieurs dons , entre autres un grand arc d'argent pesant soixante-dix livres , c'est-à-dire cent cinq marcs (2). Il s'offrit lui-même au saint apôtre , et reçut l'habit monastique de la main du pape. Ensuite il se retira au liiont Soracte , et y bâtit un monastère en l'honneur du pape saint Sylvestre ; car on disoit que ce saint pape s'y étoit caché pour fuir la persécution. Garloman demeura quelque temps en ce monastère, mais plusieurs nobles françois, allant à Rome acquitter leurs vœux, se croyoient obligés de venir, en passant, saluer un prince qui avoit été leur maitre. Ainsi, Garloman, importuné de ces fréquentes visites, quitta le mont Soracte , et passa au mont Cassin , dans le monastère de Saint-Benoît, où il s'engagea par serment de passer le reste de ses jours , c'est-à-dire qu'il fit vœu de stabilité suivant la règle. L'abbé Pétronax vivoit encore, et Garloman s'exerça sous sa conduite aux pratiques les plus rigoureuses de la vie monastique : on dit même qu il servoit à la cuisine, gardoit les troupeaux à la campagne et travailloit au jardin (3).