XXIV. Saint Dcrnard à Cllcaux
Ce fut l'an mil cent treize, quinze ans après la fondation de Citeaux, que Bernard, âgé de vingt-deux ans, y entra avec plus de trente compagnons, pour vivre sous la conduite de l'abbé Etienne (1). Et, comme quelques-uns d'entre eux avoient été mariés, il lit bûlir, par ses soins un monastère pour leurs fenunes, nommé Julli, dans le diocèse de Langres, qui, deux ans après, fut mis sous la conduite de l'abbé de Molesme. La maison de (jleaux étoit alors encore très-peu connue»; aussi Bernard y enlra à dessein de se cac lier et de se faire oublier; et, pour s affermir dans ses bonnes résolutions, il se disoit souvent à lui-même: Bernard, qu'es-tu venu faire ici ? Quand il eut commence a goûter la douceur de l'amour divin, il craignoit tellement d'être détourné de ce sentim(!it intérieur par les sens, qu il leur permettoit à peine ce qui étoit nécessaire
AndeJ.-C. 1113.]
pour converser avec les hommes. Il s'en fit une habitude, qui tourna comme en nature, en sorte qu'étant tout absorbé en Dieu, il voyoit sans voir, entendoit sans entendre, et goûtoit sans savourer. 11 avoit passé un an dans la chambre des novices , et en sortit sans savoir si le toit en étoit lambrissé ou non. H fut long-temps sans s'apercevoir qu'il y avoit trois fenêtres au chevet de l'église où il entroit plusieurs fois le jour ; il croyoit qu'il n'y en eût qu'une. Il avoit tellement fait mourir en lui toute curiosité, qu'il ne remarquoit point ces sortes de choses, ou les oublioit aussitôt.
Son beau naturel, aidé de la grâce, lui fiiisoit trouver un goût merveilleux dans la contemplation des choses spirituelles; et, comme ses passions n'étoient ni violentes ni fortifiées par de mauvaises habitudes, la chair n'étoit point rebelle à l'esprit, au contraire, il prenoit tellement le dessus, qu'elle succomboit sous le poids des austérités. Ce jeune homme veilloit dès lors au didà des forces de la nature, comptant j)our perdu le temps du sommeil , croyant dormir assez pourvu qu'il ne veillAt pas toute la nuit. H ne mangeoit que par la crainte de tomber en défaillance; la seule pensée de la nourriture le rassasioit , et il s'en approchoit comme d'un tourment. Aussi, dés son noviciat, la délicatesse de sa complexion, ne pouvant porter l'austérité de sa pénitence, lui causa un vomissement qui dura toute sa vie. Mais il eut toujours autant de vigueur d'esprit et de ferveur que de foiblesse de corps, et ne vouloit aucune indulgence ni aucune dispense du travail ni des autres observances, disant qu'il étoit novice et imparfait , et qu'il avoit besoin de toute la rigueur de la discipline.
C'est p)urquoî dans le travail commun , quand les autres faisoient quelqu'ouvrage qu'il ne pouvoit faire faute de l'avoir appris, ou d'y être accoutumé , il s'en récompensoit en remuant la terre, coupant du bois, le portant sur ses épaules, ou faisant quelque chose de semblable ; ou si les forces lui manquoient, il s'en humilioit en prenant les occupations les plus viles. Les frères étant occupés à la moisson, comme il ne savoit pas manier la faucille, on lui ordonna de s'asseoir et demeurer en repos. Il en fut extrêmement affligé, et, ayant recours à la prière , il demanda à Dieu avec larmes de lui donner la grâce de moissonner. La simplicité de sa foi fut exaucée, et dès lors il s'en acquitta mieux qu'aucun autre. Le travail ne lui causoit point de distraction : il étoit cependant tout occupé de Dieu intérieurement , il prioit et il méditoit l'Ecriture sainte; et disoit depuis que c'étoit principalement dans les champs et dans les bois qu'il en avoit appris les sens spirituels, et que ses maîtres avoient été les chênes et les hêtres. Dans les intervalles du travail il étoit ccmtinuellement appliqué à prier, à lire ou à méditer. 11 étudioit l'Ecriture sainte, en la lisant simplement