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toient même de leur persévérance. Albéric laissa les choses en cet état quand il mourut, le vingt-sixième de janvier mil cent neuf, après avoir gouverné le monastère neuf ans et demi. L^annéesuivante, milcentdix, le vingt neuvième d'avril, mourut Robert, abbé de Molesme, et fondateur de Cîteaux , et l'église l'honore comme saint le môme jour (1). Le successeur d'Albéric et le troisième abbé de Cîteaux, fut Etienne Harding, noble anglois, auparavant prieur, et un de ceux qui étoient sortis de Molesme.
De son temps, on défendit à Citeaux qu'aucun seigneur du pays vînt y tenir sa cour , comme ils faisoient auparavant aux fêtes solennelles; ensuite on bannit de cette église tout ce qui n'étoit pas conformée l'humilité et à la pauvreté. Ils résolurent donc de n'avoir point de croix d or ou d'argent, mais seulement de bois peint, ni de chan ieliers, sinon un de fer, ni d'encensoirs que de fer ou de cuivre , ni de chasubles que de futaine ou de toile , sans soie, or ni argent; les aubes et les amicts de simple toile sans broderie. Ils gardèrent seulement les étoles et les manipules de soie ; mais ils quittèrent les chapes , les dalmatiques et les tuniques. Les calices avec le chalumeau pour la communion étoient seulement d'argent doré, les burettes sans or ni argent.
XXH. Commencements de saint Bernard.
Après qu'ils eurent été plusieurs années à gémir devant Dieu de leur petit nombre , et lui demander avec larmes qu'il leur donnât des successeurs , il exauça enfin leurs prières, et leur envoya tout à la fois trente novices , dont le chef étoit un jeune gentilhomme, nommé Bernard (2). 11 naquit l'an mil quatre-vingtonze, près de Dijon, au bourg de Fontaines, dont Tescelin, son père, étoit seigneur : sa mère Alèthe étoit fille de Bernard, seigneur de Mon bar. L'un et l'autre étoient vertueux ; Tescelin brave , fidèle à ses seigneurs , juste et de bon conseil ; Alèthe soumise à son mari, appliquée au gouvernement de sa maison et aux œuvres de charité. Ils eurent sept enfants, six fils et une fille. La mère les offrit tous à Dieu de ses propres mains aussitôt après leur naissance, les nourrit de son lait, et, tant qu ils étoient sous sa main , elle ne souffroit point qu'ils s'accoutumassent aux viandes trop délicates. EUesembloit les préparer de loin à la vie monastique , qu ils embrassèrent en effet tous sept dans la suite.
Bernard vint au monde le troisième , et sa mère, étant grosse de lui, songea qu'elle portoit un petit chien blanc qui aboyoit dans son sein. Effrayée de ce songe, elle consulta un homme pieux qui lui dit : Ne craignez point, ce sera un fidèle gardien de la maison du Sci-
(1) C. 17. Martyr. R. 29apr. (2) Guill. 1, Vit. Pern.
gneur, un prédicateur véhément contre les ennemis de la foi , et la douceur de sa langue guérira les âmes malades. La vertueuse dame, consolée par celte prédiction , ne se contenta pas d'offrir à Dieu cet enfant comme les autres, elle le destina entièrement à son service: et dans cette vue le fit étudier le plus tôt qu'il fut possible. Ce fut à Chatillon-sur-Seine qu'il fil ses premières études, sous des ecclésiastiques séculiers , à la place desquels il procura depuis l'élablissementd unecommunautédechanoines réguliers. Comme il avoit l'esprit excellent, il avança b'entôt au delà de son âge, et passa de loin ses compagnons ; il aimoit dès lors la retraite, méditoit beaucoup, parloit peu, étoit simple, doux et singulièrement modeste. Il demandoit à Dieu de conserver sa jeunesse dans la pureté, et étudioit les lettres humaines pour lui servir à l'intelligence des saintes Ecritures.
Il étoit encore enfant quand un violent mal de tête l'obligea à garder le lit : on lui fit venir une femme qui prétendit le guérir par des charmes; mais sitôt qu'il s'en aperçut il la repoussa avec de grands cris , qui marquoient son indignation, et aussitôt il se leva parfaitement guéri. H n'avoit guère que quatorze ans quand il perdit sa mère, qui mourut saintement comme elle avoit vécu (1). Bernard commença dès lors à être maître de sa conduite; et, comme il avoit toutes les grâces extérieures du corps avec un esprit excellent et un grand talent pour la parole, on le regardoit comme un jeune homme de grande espérance. Tout lui rioit à son entrée dans le monde; et, quelque chemin qu'il suivît , il n'y avoit aucun avantage qu il ne semblât se pouvoir promettre. 11 étoit assiégé d'amis dangereux qui cherchoient à le corrompre comme eux ; mais il eut toujours un attrait particulier pour la pureté. Ayant un jour arrête ses yeux quelque temps sur une femme avec trop de curiosité, il en eut une telle confusion, qu'il se jeta dans un étang glacé qui se trouva proche , et y demeura jusqu'au cou assez long-temps pour être pénétré de froid. 11 résista en deux occasions différentes aux plus violentes et plus pressantes tentations, où la chasteté d'un jeune homme pui-^se être exposé(î.
Ces périls, dont il trouvoit le monde rempli, le firent penser sérieusement à chercher une retraite , et il n'en trouva point de plus sûre que le nouveau monastère de Cîteaux. Ses frères et ses amis s'en étant aperçus, firent tous leurs effor s pour l'attacher au monde par l'étude des sciences profanes , et il pensa donner dans ce piège. Mais le souvenir de sa mère le ramena , et il s'imaginoit la voir , qui lui reprochoit qu'elle ne l'avoit pas élevé avec tant de soin pour un amusement si frivole. Enfin, il s'affermit dans sa résolution, en priant avec larmes dans une église; et dès lors il Ira-
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
vaille! même à gapfncr los autres. Il commença par ses frères , laissant seulement le dernier encore trop jeune et nécessaire à la consolation du père qui ctoit avancé en âge ; ensuite il s'adressa à ses autres parents et à ses amis, où il vil quelqu espérance de conversion.
•XXIIL Saint Bernard rassemble plusieurs compagnons.
Le premier qu'il persuada fut son oncle Gaudri, seigneur de Touillon en Autunois, puissant dans le monde, et renommé par sa valeur; ensuite Barthélémy, le pénultième des frères de Bernard, qui n'étoit pas encore chevalier. Ces deux se rendirent d'abord sans résistance. André, plus jeune que Bernard, et nouvellement armé chevalier, étoit plus difficile à persuader, quand il s'écria tout d'un coup : Je vois ma mère, et donna les mains. Guy, l'aîné des six frères, étoit déjà marié, homme puissant et plus engagé dans le monde que les autres. 11 hésita un peu d'abord ; mais ensuite, y ayant lait réllexion, il promit d'embrasser la vie monastique si sa femme y consentoit : ce qui ne sembloit pas être à espérer d'une jeune dame qui a voit de petites filles qu'elle nourrissoit. Bernard promit qu'elle consentiroit, ou qu'elle mourroit bientôt; et, comme elle conlinuoit de résister, son mari résolut, sans la quitter, de mener une vie pauvre à la campagne, et vivre du travail de ses mains. Elle tomba grièvement malade ; et, ayant fait venir Bernard , elle le pria de lui pardonner, et fui la première à demander la séparation ; puis elle se Ut religieuse à Lairé, près de Dijon.
Le second des frères étoit Gérard , homme de mérite, aimé de tout le monde pour sa valeur, sa conduite et sa bonté. Il résistoit fortement, traitant de légèreté la facilité de ses frères à prendre un tel engagement. Mais Bernard , transporté du zèle qui l'animoit : Je sais, lui dit-il, qu'il n'y aura que l'affliction qui vous rendra sage; et, portant le doiut à son côté, il ajouta : Le jour viendra, et bientôt, qu'une lance, perçant ce côté, fera passer à votre cœur le conseil salutaire que vous mép, isez : vous craindrez , mais vous n'en mourrez pas. Peu de jours après, Gérard, enveloppé par ses ennemis, fut pris et blessé d'une lance au même endroit. Se croyant prêt à mourir, il crioit : Je suis moine, je suis moine de (liteaux. Il fut mis dans une étroite priscm, où il guérit contre son espérance , et en fut délivré comme par miracle.
Entre ceux que Bernard gagna à Dieu, étoit Hugues de Màcon , depuis evêque d'Auxerre, jeune seigneur, considérable par sa noblesse, ses grands biens et la pureté de ses mœurs. Ayant appris la conversion de Bernard, son cher ami , il le pleuroit connue perdu pour le monde; et, à la première occasion qu'il eut de lui parier , d'abord ils i^leurèrent par des mo-
tifs bien différents; mais, lorsqu'ils commencèrent à s'expliquer, l'esprit de vérité s'insinua avec les paroles de Bernard, et la conversation changea de face. Ils se donnèrent parole d'embrasser ensemble ce nouveau genre de vie, et d'être plus unis qu'ils n'avoienl été dans le monde. Peu de jours après, Bernard apprit que de mauvais amis a voient détourné Hugues de sa bonne résolution ; mais il alla le chercher, et le ramena au bon chemin, en sorte qu il ne s'en écarta plus.
Bernard parloit en public et en particulier pour gagner lésâmes; et ses disccmrs a voient une telle énergie, qu'on ne pouvoit lui résister; en sorte que les mères cachoi(»nt leurs enfants, les femmes relenoient leurs maris, les amis détournoient l(»urs amis. Ceux qu il avoitrassemblésn étoienl qu'un cœur et qu une àme; ils demeuroient ensend)le dans une maison qu'ils avoient à CbAtillon; et à peine quelqu'un osoit-il y entrer s il n'étoit de l(»ur compagnie. Si quelqu'antre venoit, il glorifioit Dieu de ce qu il voyoit et se joignoit à eux, ou se reliroil en déplorant sii misère et les estimant heureux, ils demeurèrent environ six mois en habit séculier, depuis leur première résolution, attendant qu'ils fussent en plus grand nombre, et que quelques-uns d entre eux eussent terminé leurs affaires. Le jour étant venu d'accomidir leur vœu, les cinq frères sortirent ensemble de la maison de leur père , dont ils étoient venus recevoir la bénédiction; et l'aîné, voyant dans la rue leur jeune frère avec d'autres enfants, lui dit : Mon frère Ni vard, c'est vous seul que regarde toute notre terre. JNivard réjMuidit : Oui, le ciel pour vous et la terre pour moi ; le partage n'est pas égal. 11 demeura pour lors avec le père; mais il suivit ses frères peu de temps après , sans que son père* ni ses amis pussent le retenir.