XXXIII. Fin d'Yves de Chartres
[An de J.-C. 1113.
Sur la fin de l'année, c'est-à-dire le vingt- (roisième de décembre, mourut Ives de Chartres, après avoir gouverné cette église vingttrois ans , et il fut enterré à Saint-Jean-en- Vanee. Outre son décret dont j'ai parlé, on lui attribue un autre recueil de canons, nommé Panormie, dont il n'est pas si certain qu il soit l'auteur; nous avons aussi de lui vingt-quatre sermons; mais les plus précieux de ses ouvrages sont ses lettres , qui contiennent plusieurs faits importants et plusieurs décisions sur des points de discipline ecclésiastique. Il nous en reste deux cent quatre-vingt-huit j et, outre ce que j'en ai rapporté, j'y remarque encore ce qui suit (1). Il parle ainsi au pape Pascal contre l'abus des appellations : Je vous supplie de ne pas écouter des gens intéressés et mal intentionnés pour renouveler une affaire décidée, et de ne plus permettre que ma vieillesse soit fatiguée par la licence impunie des appellations superflues. Car l'opposition que nous trouvons dans la puissance supérieure affoiblit notre autorité , parce que nous n'osons exercer la discipline ecclésiastique contre ceux qui s'adressent à vous , non par confiance en la justice de leur cause, mais pour en éloigner 1 - jugement. Si j'étois encore dans la vigueur de ma jeunesse pour traverser les Alpes et me présenter à vous avec mes délateurs, j'arréterois sans doute les murmures de ceux qui ne savent pas la différence de la charité et de la cupidité. Si donc vous n'apportez quelque tempérament à ces inconvénients, et si vous m'exposez à la vexation des vieillards corrompus et des jeunes libertins , qui à peine méritent de conserver ce qu'ils ont loin d obtenir ce qu'ils n'ont pas , il ne me reste qu'un parti à prendre, qui est de me délivrer de ces peines inutiles et m'enfuir dans la solitude. Dans la même lettre, il marque qu'il ayoit ordonné aux chanoines de Chartres une distribution de pain pour les rendre assidus à l'office, mais avec peu de succès. Et voilà l'origine des distributions manuelles.
Il se plaint encore des appellations au pape dans une lettre à Léger, archevêque de Bourges où il dit ; Nous avons appris que dernièrement,' en la cause d'Arnoul de Yierzons qui se traitoit en votre cour, on appela au saint-siège et la sentence définitive fut différée jusqu'à ce que le pape prît connoissance de l'affaire. Or
nement. 11 lui conseille de procurer un accommodement entre les parties pour rendre cette appellation inutile. Dans une lettre à llildebert , evéque du Mans, il marque la forme de 1 appel j quil doit être interjeté par écrit, et
(1) Testira. apud Ivret. Sac. Hildebr. p. 437. Epist. Sup. IiY. LXiv, n.2.V.Cave 319. ' f=^-
que l'appelant doit prendre des lettres du juge a (]uo adressées au juge ad fiuem^ et que celui qui appelle injustcmpt sera condamné au?: dépens (1).
Il se plaint aussi des légats étrangers dans une autre lettre à Pascal 11. Quand vous nous envoyez vos cardinaux , comme ils ne sont chez nous qu'en passant, loin de pouvoir remédier aux qiaux, ils ne peuvent pas méiniî les connoître : ce qui fait dire à ceux qui aiment à blâmer les supérieurs, que le saint-siège ne cl^erch^» pas Tavantage de ceu:^ qui lui sont soumis, mais son ulili^é ou celle de ses ministres. C'est pourquoi nous qvons résolu de vous écrire que vous donniez la légation à quelque prélat de deçà les Alpes , qui voie les maux de plus prés et puisse nous en avertir plus promptement; à quoi nous ne connoissons personne plus propre que l'archevêque de Lyon, car il y a plusieurs personnes qui ne peuvent aller à Rome , sojt à cause des périls ou de la difficulté des chemins, soit à cause de leur pauvreté ou de leur peu de santé. Toutefois , Ives montre combien il respectoit l'autorité des légats, en conseillant àTurgis, evéque d'Avranches, d'obéir au légat, nonobstant la défense du roi, ou du moins d'envoyer au pape faire ses excuses (:2). Il dit ailleurs : Je connois la coutume de l'église romaine , qui ne veut pas aller ouvertement contre ses décrets; mais, quand les choses sont faites, elle tolère par dispense plusieurs foi blesses en considération des personnes et des lieux.
Dans une lettre à la comtesse de Chartres, Ives marque ainsi l'étendue de la juridiction ecclésiastique : Tous les faux prédicateurs, les faux moines et les faux clercs, les fornicateurs, les usuriers et les autres qui pèchent contre le christianisme, excepté ceux qui méritent une peine ciipitale , doivent être par nous corrigés, et nous avons droit sur leurs personnes et sur leurs biens. C'est l'ancienne et inviolable coutume, non-seulement de l'église de Chartres, mais de toutes les églises*^ du royaume de France, et nous sommes prêts à le prouver en jugement canonique. Ailleurs il dit que les clercs ne peuvent être poursuivis criminellement que dans l'Eglise. Le pape avoit écrit à l'archevêque de Sens et aux èvêques de Chartres, de Paris et d'Orléans, d'excommunier Rotrou , comte du Perche , pour avoir usurpé le bien d'un seigneur croisé. Mais comme Rotrou offroit de justifier sa conduite' Ives refusa de l'excommunier sans connoissance de cause , soutenant que telle devuit être l'intention du pape, et qu'en user autrement seroit un brigandage et un mépris de toutes les lois divines et humaines. 11 condamne l'épreuve du fer chaud, disant que c'est tenter Dieu, et que par-là on a souvent absous des coupables et condamné des innocents ; et toutefois il la permet comme nécessiiire au défaut
An de J.-C. 1110]