LIVRE SOIXANTE-SIXIEME
plus âgé, mais de grante taille et d'une santé robu:>te. On demandoit lequel étoit l'abbé ; mais l'évêquiî ne s'y trompa pas. II arrêta ses yeux sur Bernard; et, quand il l'eut entretenu, il reconnut bientôt que c'étoit un grand serviteur de Dieu , premièrement par sa modestie et sa reteime à parler, et ensuite par ses discours. De ce jour ils ne furent qu'un cœur et qu'une àme; et depuis ils se visitèrent souvent; en sorte que Clairvaux devint la maison de 1 évêque, et Chàlons l'hospice des moines de Clairvaux. L'estime d'un si grand prélat attira à Bernard celle de toute la province de Reims, et ensuite de toute la France
Le nouveau monastère de Clairvaux commença dans une extrême pauvreté, les moines étant souvent réduits à faire leur potage de feuilles de hêtre, et leur pain mêlé d'orge, de millet elde vesce. Un religieux étranger, à qui on avoit servi un de ces pains dans la chambre des hôtes, en fut touché jusqu'aux larmes, et l'emporta secrètement pour le montrer par rareté , et faire voir que des hommes pussent vivre d'un tel pain , et des hommes de ce mérite. Le saint abbé étoit peu touché de ces incommodités, et ne songeoit qu'à gagner des âmes. Mais, comme l'hiver approchoit , son frère Gérard, qui étoit cellerier, se plaignit à lui assez durement qu'il leur manquoit plusieurs choses pour les besoins de la maison , et qu'il n'a voit point de quoi les acheter (1). Comme il ne se payoit point des paroles de consolation, labbé lui demanda combien il faudroit pour satisfaire au plus pressé; il répondit qu il lui faudroit environ douze livres, somme alors considérable. Bernard se mit en prière, et, peu de temps après, Gérard lui vint dire qu'une femme de Chàtillon demandoit à lui piirler. Il sortit , elle se jeta à ses pieds et lui offrit douze livres , lui demandant des prières pour son mari, dangereusement malade. Bernard la renvoya promptement et lui dit : Allez , vous trouverez votre mari en bonne santé. Elle le trouva ainsi; et l'abbé exhorta son cellerier à avoir désormaisplus de confiance en Dieu. Il leur vint plusieurs fois des secours semblables d'où ils l'espéroient le moins ; et, voyant que la main de Dieu étoit avec leur abbé , ils lui épargnoient autant qu ils pouvoient la distraction des soins extérieurs , et l(î consulloient seulement sur l'intérieur de leurs âmes.
Mais comme il sortoit de la solitude de Cîteaux , où dans le silence d'une contemplation sublime il s'èloit rempli de vérités célestes , il parloit aux hommes le langage des anges, et à peine pouvoient-ils l'entendre. Il leur proposoit une morale si élevée, et exigeoit d'eux une si grande perfection , que ses paroles leur sembloient dures. D'ailleurs, quand ils lui confessoient les illusions des diverses pensées
' que l'on ne peut absolument éviter en cette vie , il étoit choqué de trouver que ceux qu'il croyoit des anges n'étoientque des hommes, et pensoit que des religieux ne dévoient pas être sujets à ces sortes de tentations. Mais ses disciples, véritablement pieux, respectoient dans ses discours mêmes ce qu'ils n'entendoient pas , et dans leurs confessions , bien qu'étonnés de ses maximes, ils ne le conlredisoient ni ne s'excusoient point. Cette humilité rendit suspect à l'abbé son propre zèle : il commença à s'accuser d'ignorance et d'indiscrétion ," d'exiger des autres une perfection qu'il ne pratiquoit pas lui-même , et à penser qu'il devoit plutôt garder le silence. Mais Dieu lui fil connoître qu'il devoit continuer de parler, et dès lors il parla avec plus d'autorité et avec plus de fruit pour ses auditeurs.
On voyoit à Clairvaux des hommes qui, après avoir été riches et honorés dans le monde , se glorifioient dans la pauvreté de Jésus-Christ (1) , souffrant la fatigue du travail, la faim, la soif, le froid, les persécutions et les affronts, ne comptant pour rien tout ce qui leur manquoit , pourvu qu'ils laissassent à leurs successeurs la subsistance nécessaire, sans préjudice de la pauvreté. Au premier aspect , en descendant la montagne pour entrer à Clairvaux, on voyoit que Dieu habitoit en cette maison par la simplicité et la pauvreté des bâtiments. En celte vallée pleine d'hommes, dont chacun étoit occupé au travail qui lui étoit prescrit, on trouvoit au milieu du jour le silence du milieu de la nuit , excepté le bruit du travail ou les louanges de Dieu , quand les moines chantoienl l'office. Ce silence imprimoit un tel respect aux séculiers, qu'ils n'osoient eux-mêmes tenir en ce lieu aucun discours, non-seulement mauvais ou inutile, mais qui ne fut à propos. Les moines ne manquoient pas d'être solitaires dans leur multitude, parce que l'unité d'esprit et la loi du silence conservoient à chacun la solitude du cœur.
A peine pouvoient-ils, par un rude travail , tirer leur nourriture de celte terre stérile, et elle n'avoit guère d'autre goût que celui que la faim ou l'amour de Dieu leur donnoit : encore trou voient-ils que c'étoit trop, et leur première ferv( ur leur faisoit regarder comme un poison tout ce qui causoit quelque plaisir en mangeant. Car, étant arrivés par les soins de l'abbé à souflVir, non-seulement sans murmure, mais avec joie, ce qui auparavant leur eût paru insupportable, ce plaisir même leur causoit du scrupule, d'autant plus dangereux qu'il paroissoil plus spirituel; et, pour les m délivrer, Tautorilé de l'èvêque de Chàlons fut nécessaire. C'est ainsi que Guillaume de Saint- Thierry, témoin oculaire, représente cequil appelle le siècle d'or de Cîteaux.