XLIV. Premiers miracles de saint Bernard
Le premier fut en la personne d'un gentilhomme de ses parents, nommé Joubert de la Ferté, qui perdit tout d'un coup la parole et la connoissance (1). Son fils et ses amis étoient sensiblement affligés de le voir mourir sans confession et sans viatique. On envoya avertir l'abbé, qui le trouva au même état depuis trois jours. Il dit au fils et aux assistants : Vous savez que cet homme a offensé Dieu , principalement en faisant tort aux églises et en opprimant les pauvres; si vous me croyez, on rendra aux églises ce qu'il leur a ôlé, et on remettra les redevances injustes dont il a chargé les pauvres , alors il recevra la parole , il se confessera et recevra les sacrements. Toute la famille le promit avec joie et 1 accomplit; mais Gérard, frère de labbé, et Gaudri, son oncle, étonnés et alarmés de la promesse qu'il avoit faite, le tirèrent à part et l'en rc • prirent durement. Il leur répondit avec simplicité : 11 est facile à Dieu de faire ce qui vous est diflicile à croire. Il pria en secret, puis il alla offrir le saint sacrifice; et, comme il étoit encore à l'autel, il vint un homme dire que Joubert parloit librement, et demandoit avec empressement le saint abbé. Après la messe, il y alla , le malade se confessa à lui avec larmes, reçut les sacrements, et vécut encore deux ou trois jours, pendant lesquels il ordonna que ce que l'abbé avoit prescrit fût inviolablement exécuté, fit encore des aumônes, et mourut chrétiennement.
Un jour, comme Bernard revenoit des prés, il rencontra une femme qui venoit de loin lui apporter son enfant, dont une main étoit sèche, et le bras tourné depuis sa naissance. L'abbé, touché des larmes et des prières de celte femme, lui dit de mettre son enfant à terre. Ayant fait sa prière, il fit le signe de la croix sur la main et sur le bras de l'enfant , puis il dit à la mère de l'appeler. L'enfant accourut, embrassa sa mère des deux bras , et fut dès lors guéri . Les frères et les disciples de Bernard regardoient avec étonnement ces merveilles ; mais ils n'en tiroienl pas une gloire humaine, comme auroient fait des Inmimes ordinaires; l'affection spirituelle qu'ils lui portoient les faisoit craindre pour sa jeunesse et la nouveauté de sa conversion. Les deux, que ce zèle animoit le plus, étoient Gaudri, son oncle , et
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Guy , son frère aîné. Ils nï'pargnoient pijint les paroles dures pour fatiguer sa modestie; ils le chicanoient même sur ce qu'il faisoit de bien , ils réduisoient à rien ses miracles ; et , comme il ne se défendoit point , ils le poussoient souvent par leurs reproches jusqu'aux larmes.
Il arriva enfin que son oncle Gaudri tomba malade d'une grosse fièvre, et, pressé de la douleur , il pria l'abbé d'avoir pitié de lui , et ne lui pas refuser le secours qu il donnoit aux autres. L'abbé, usant de sa douceur ordinaire, le fît premièrement souvenir des fréquents reproches qu'ils lui avoit faits sur ce sujet, lui demandant s il ne parloit point ainsi pour le tenter ; mais comme Gaudri persévéroit , il lui imposa les mains, commanda à la fièvre de se retirer, et elle se retira. Saint Bernard continua de faire quantité d'autres miracles.