XIII. Second voyage de saint Ollion en Poméranie
Au commencement du pontificat d'Innocent 11, saint Olhon de liamberg entreprit un second voyage en Poméranie, quatre ans après le premier, c'est-à-dire lan mil cent trente (1). H suivit une autre roule, et , s'élant embarqué sur l'Elbe, il traversa la Saxe, et par la rivière d llavel il entra aux pays des Lulitiens, sorte de Slaves qui occupoient une partie de Meklembourg et du Brandebourg. 11 menoil cini|uanle chariots charges de provisions, et de quantités de richesses pour taire des présents. Il passa dans quelques villes peu connues, où il délivra des captils, réconcilia des apostats, convertit et baptisa des païens , abattit des temples d idoles, et consacra des églises. Ensuite il résolut d'aller à Slétin, sachant que cette ville etoit retournée à l'idolâtrie. Mais les ecclésiastiques qui dévoient l'y accompagner, craignant la barbarie de ce peuple , l'en détournoient de tout leur pouvoir. Eatigué de leurs remontrances, il leur dit : Je vois bien que nous ne sommes venus que pour goûter des délices, et nous croyons devoir éviter toutes les dillicultés qui se rencontrent. Soit ; je voudrois vous exhorter tous au martyre, mais je n'y con-
(1) Vila lib. m , to. 2, Canis. p. 420. Sup. I. Lxvn,n.31.
trains personne ; si vous no voulez pas m'aider, je vous prie au moins de ne me pas empécher, et me laisser la liberté que je vous donne.
Ayant ainsi parlé, il s'enferma seul dans sa chambre, etse mit en prière jusqu au soir; ensuite ilcommandaàun de ses gens de fermer toutes les portes et ne laissiT entrer personne sans ordre. Alors il prit ses habits de voyage, mit ses ornenîents, son calice et les autres meubles d'autel dans un sac qu'il chargea sur ses épaules, et sortit seul la nuit, prenant h» chemin de Stétin. Ravi de se trouver en liberté, il commença à dire matines, et man ha si bien le reste de la nuit, qu il fit tout le chemin. Cependant, ses clercs s'étant levés pour dire malmes, allèrent à la clKunbre de levéque, et, ne le trouvant nulle part, ils furent étrangement consternés; ils partirent, les uns à pied, les autresâ cheval, |)our le chercher de h)us côtes, et, le jour étant venu, ils \v trouvèrent prêt à entrer dans une banjue. 11 en fut fort atïligé, et pria Dieu qu'au moins ils ne le détournassent pas de son dessein. Eux, étant descendus de cheval, se jetèrent à ses pieds; il se prosterna de son coté ; ils fondoienl en larmes de part et d autre; et, comme il vouloit les renvoyer, ils lui prolestèrent qu ils ne 1 abandonneroient jamais, et le suivroient partout, soit à la mort, soit à la vie.
Etant arrivés à Slétin, ils logèrent à une église qui éloit à l'entrée de la ville. Or, le peuple éloit divisé ; quelques-uns avoient garde la foi, mais la ])lupart étoiiMU retournés au paganisme. Ceux-ci furent troublés de l'arrivée du saint évtk|ue; mais les plus furieux éloienl les sacrilicateurs des idoles, en sorte (juils vinrent avec une troupe de gens armés enviroimer 1 église, criant comme des insensés qu il falloil 1 abattre, et tuer h)us ceux quiéloientih'dans. Le saint évéque, qui désiroit ardennnent le martyre, se revêtit pcmtifiealement, et, prenant la croix et les reliques pour ses armes, il connnenra avec son cierge à chanter des psaumes pour recommander à Dieu le (ombat qu il alloit soutenir. Les barbares en furent touchés ; ils admirèrent ces gens qui chantoient à larticle de la mort ; ils s a(l(m( irenl, et les plus sages, prenant en particulier leurs sacrificateurs, disiùenl que leur devoir éloit de défendre leur religicm par raison, et non par force ; ainsi ils se retirèrent peu à peu. C'étoit un vendredi, et l'evéque avec les siens passèrent ce jour et le suivant eu jeunes et en prières.
Il y avoit à Stétin un homme noble, nommé Yistac, qui, peu de temps auparavant, élant allé en course sur mer, lut pris par les eimemis, et enfermé dans une obscure prison. Ayant prié Dieu ardeniment de le délivrer, il s'endormit, et vil en songe l'evéqucOthcm, qui l'avoit baptise au premier voyage, et qui lui dit : Je suis venu pour te délivrer, mais ne manque pas ensuite de porter mes ordres à
Stétin. Yistac, éveillé, essaie de marcher, et se siMit libre de ses fers ; il s'avance à la porte de la prison, et la trouve ouverte ; au bord de la mer il rencontre une nacelle avec laquelle il se sauve. Etant arrivé à Stétin, il assemble les habitants, il leur raconte son aventure, et ajoute : Cette ville est menacée d'une terrible vengeance de Dieu , parce que vous avez profane son culte, soit en le quittant pour les idoles, soit en les joignant avec lui (1). Quand l'evéque fut arrivé, Yistac parloit encore plus hardiment contre Tidolàtrie , et l'excitoit à prêcher le peuple.
Le dimanche élant venu, l'evéque, après avoir célébré la messe , encore revêtu des ornements, et la croix marchant devant lui, se Cl conduire au milieu de la place publique, et monta sur des degrés de bois d'où on haranguoit le peuple. Comme il eut commencé à parler, et que la plupart l'écoutoient avec plaisir, un sacrificateur d'idoles fendit la presse, et de sa voix, qui étoit très-forte, étouffant celle de l'evéque, il le chargea d'injures, et exhorta le peuple à punir cet ennemi de leurs dieux (:>). Ils avoient tous des dards à la main, et plusieurs se mirent en devoir de les lancerj mais ils demeurèrent immobiles en celte posture, sans pouvoir ni darder, ni abaisser les mains, ni se remuer de leur place. (î éloit un spectacle agréable aux fidèles, et révécpie, prenant occasion de ce miracle, leur dit : Vous voyez, mes frères, quelle est la puissance du Seigneur ; que ne jetez-vous vos dards? (Combien demeurerezvous en cet étal? Oue vos die;ix vous secourent, s ils le peuvent Etifin, après leur avoir donné sa bénédiction, il se retira.
(Cependant les anciens et les snges de la ville tinrent conseil depuis le matin jusqu à minuit, et conclurent (ju il falloil extirper enliérement l'idolâtrie et end)rasser de nouveau la religion chrétienne. Yistac vint aussitôt apporter à I évéque celle agréable nouvelle, et le lendemain le prélat les trouva tous disposés et soumis ; il réconcilia les apostats par l'imposition des mains , baptisa les autres, et confirma leur foi par plusieurs miracles. De Stétin il passa à Julin, dont il réduisit tous les habitants sans aucun obstacle, tant ils éloienl frappés de l'exemple de la capitale (3).
Saint Olhon voulut ensuite passer chez les Ruthéniens (i), j'entends les habitants de l'île de Ruden, qui faisoit autrefois partie de celle de Rugen. Mais les Poméraniens lui représentèrent que c'étoient des hoimnes féroces, légers et brutaux ; et d'ailleurs lévéque, considérant que ce pays dépendoit de l'archevêque de Danemarck , ne voulut pas y prêcher sans sa permission. 11 lui envoya donc un prêtre , nommé Inuan, avec des lettres et des présents. 11 fut reçu de l'archevêque avec une très-grande joie,
(i) C. 28. Baudr. Rujin.
et ce prélat s'informa avec soin de l'état de saint Olhon, qu il connoissoit depuis longtemps par sa réputation, de sa doctrine et de ses actions. Car c'étoit un homme droit et simple, dont la science et la piété n'éloienl pas médiocres , quoique son intérieur sentît la rusticité sclavone. Quant à la mission chez les Ruthéniens, l'archevêque dit qu'il ne pouvoit donner alors de réponse , parce qu'il falloit auparavant consulter les seigneurs danois. Le prêtre Inuan ne put attendre ce délai, et retourna , chargé de présents, retrouverson maître saint Olhon , qui reçut peu de temps après des nouvelles par lesquelles il étoit rappelé à Bamberg. Il revint par la Pologne, au grand contentement du duc et de ses autres amis , et arriva à Ramberg la veille de Saint-Thomas, vingtième de décembre (1).