LIVRE SOIXANTE-HUITIEME
d'interdire l'Eglise de ceux de Gigny, s'ils ne se désistoient dans quarante jours, et en éc ivit à l'abbi» de Clugny. L'abbé se plaignit au pape que cette conduite était extraordinaire et préjudiciable à son ordre. Nous payons, ditil (1), les dîmes non-seulement à des moines et à des chanoines , mais à des curés et à des gentilshommes ; pourquoi ne les recevrons-nous pas aussi des autres ? J'en ai donné en quelques lieux aux frèr(»s de Cîteaux, mais Dieu merci eux et les autres religieux sont tellement augmentés partout dans notre voisinage, que si nous leur remettons à tous les dîmes, il faut perdre la dixième partie de nos religieux, ou même en quel(|nes lieux abandimner nos maisons. Nous vous supplions donc que vos nouveaux enfants ne chassent pas les anciens ; autrement si notre église perd ses droits, elle ne me gardera pas non plus.
Il écrivit encore plus fortement sur ce sujet au chancelier Aimery (2). Il lui représente la dignité du monastère de Clugny et la protection singulière qu'il a reçue du saint-siège depuis sa fondation ; puis il ajoute : Qui a jamais ouï-dire queie pape ait dépouillé de son droit, je ne dis pas une telle église, mais la moindre lèmme piir sa seule volonté sans connoissance de cause; et que l'on ait fait passer le bien des uns aux autres sans le consentement des pr()priètaires ? Si les cisterciens ont quelques nouveaux privilèges, nous en avons de la même source de plus anciens et en plus grand nombre. Mais, dit-on, ils sont pauvres et vous êtes rich(»s. Que l'on compare nos revc^ nus et nos dépenses, et que l'on juge qui sont les plus riches. Mais soit , s'ils (ml besoin d'au mônes, s'ensuit -il qu'ils doivent prendre le bien d'autrui ? Je leur ai dcmnè quelques dîmes quand ils les (mt demandées par charité, mais autre chose est de nous les ùter par force. Et ensuite parlant du pape : Ses ennemis nous insulteront comme ils ont commencé de faire ; nous dirons : Voilà votre pape que v(ms avez choisi au préjudice de votre confrère. Gardezle-bien, vous avez la récompense que vous méritez. Ce ctmfrère est Pierre de Léon, qui avoit été moine de Clugny.
L'abbé Pierre écrivit aussi à ce sujet au chapitre général de Citeaux (3). Il commence par leur représenter Feslime et l'aflection qu'il a toujours eues pour leur ccmgrègation naissante ; puis il rép(md à leurs objections. Il n'rst pas juste, dites-vous, que des étrangers picnne&l les dîmes de nos travaux. INlais nos pères en ont toujours usé ainsi : ce ne sont pas seulcnient les laïques qui payent les dîmes, les églises les payent aux églises, les monastères aux monastères, et non-seulement du travail des paysans , mais du leur. Vous perdez plus, ajoule-t-il, par la diminution de votre réputation qu'en abandonnant un si petit profit;
(1) Lib. 1, Ep. 33.
(2) Ep. 3i.
v3) Epist. 35.
tout le monde vous admiroit , et vous passerez pour intéressés. 11 vaudroit mieux souffrir votre pauvreté qu'exciter ce scandale, et altérer la charité. Os lettres furent sans elTet ; l'affaire particulière de Gigny, la querelle générale des dîmes, s'aigrirent de plus en plus, et eurent de fâcheuses suites (1).