‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1924 sur 2407 · XXX. Conversion de Guillaume, duc d'Aquitaine · texte numérisé non relu

XXX. Conversion de Guillaume, duc d'Aquitaine

Cependant on fit savoir au duc, par des personnes qualifiées qui l'aj^prochoient avec plus de liberté , que l'abbé de (Clairvaux , l'évêque de Chartres , d'autres évéques et d'autres hommes pieux demandoient à conférer avec lui (1 ; pour traiter de la paix de l'Eglise ; et on lui persuada de ne pas éviter celle entrevue, parce qu'il pourroit arriver que ce qu'on croyoit impossible deviendroit facile. On s'assembla donc à Parthenay , et ou parla si fortement sur l'unité de lEglise et le mal du schisme, que le duc déclara qu'il pourroit consenlir à reconnoîlre le pape Innocent ; mais qu'il ne pou voit se résoudre à rétablir les évéques qu'il avoit chassés de leurs sièges, parce qu'ils l'avoient trop offensé, et qu'il avoit juré de ne leur jamais accorder la paix. On porta plusieurs paroles de part et d'autre; et, comme la négociation tiroit en longueur, saint Bernard eut recours à des armes plus puissantes, et s'approcha de l'autel pour offrir le saint sacrifice. Ceux qui pou voient y assister, c'est-à-dire les catholiques, entrèrent dans l'église ; le duc, coujme étant d'une autre communion, attendoit à la porte.

I^ consécration étant faite, et la paix donnée au peuple (2^ Bernard, poussé d'un mouvement plus qu'humain , mit le corps de Notre Seigneur sur la patène, le prit avec lui , et, ayant le visage enfiammé et les yeux étincelants, il sortit dehors, non plus en suppliant, mais en menaçant, et adressa au duc ces paroles terribles : Nous vous avons prié, et vous nous avez méprisés. Yoici le fils de la vierge qui vient à vous, le chef et le seigneur de l'Eglise que vous persécutez; voici votre juge, au nom duquel tout genou fléchit au ciel , sur la terre et aux enfers; votre juge entre les mains duquel votre âme viendra. Le mépriserez-vous aussi , comme vous avez méprisé ses serviteurs? A ces mots, tous les assistants fondoient en larmes, et, priant avec ferveur, attendoient l'événement de celte action, dans l'espérance de voir quelque coup du ciel. Le duc, voyant l'abbé s'avancer transporté de

zèle et portant à ses mains le corps de Notre Seigneur, fut épouvanté ; et, tremblant de tout son corps, il tomba à lerre comme hors de lui. Ses gentilshommes l'ayant relevé, il retomba sur le visage. Il ne parloit à personne, ne regardoit ptTSonne ; sa salive couloilsur sa barbe, il jetoil de profonds soupirs, et sembloit frappé d'epilepsie.

Alors le serviteur de Dieu s'approcha plus près de lui, et, le poussant du pied, lui commanda de se lever, de se tenir debout et d'écouter le jugement de Dieu. Voilà , dit -il , l'évêque de Poitiers que vous avez chassé de son église. Allez vous réconcilier avec lui , donnez-lui le baiser de paix et le ramenez vousmême à son siège : rétablissez l'union dans tout votre état , et vous soumettez au pape Innocent comme fait toute l'Eglise. Le duc n'osa rien répondre; mais il alla aussitôt au devant de l'évêque , le reçut au baiser de paix , et, de la même main dont il l'avoit chassé de son siège, ly ramena avec la joie de toute la ville. L'abbé , parlant ensuite au duc plus familièrement et plus doucement, l'avertit en père de ne plus se porter à de telles entreprises , ne plus irriter la patience de Dieu par tels crimes, ne violer en rien la paix qui venoit d'être faite.

Ainsi la paix étant rendue à toute l'église d'Aquitaine, Gérard seul persévéroit dans le mal ; mais la colère de Dieu éclata bientôt sur lui (1). Ou le trouva mort dans son lit, le corps excessivement enflé, et il périt ainsi sans confession et sans viatique. Ses neveux l'enterrèrent dans une église, d'où ensuite l'évêque de Chartres le fit tirer et jeter ailleurs. On chassa aussi de l'église de Poitiers ses neveux, qu'il y avoit élevés aux dignités, on chassa toute sa famille, et ils allèrent porter leurs plaintes inutiles dans les pays étrangers.

L'évêque de Chartres, Geoffroy, donna des preuves singulières de son désintéressement en ce voyage , et pendant tout le temps de sa légation, qui dura plusieurs années, il vécut toujours à ses dépens; et un prêtre lui ayant présenté un esturgeon, il ne voulut l'accepter qu'à la charge d'en rendre le prix, que le prêtre reçut malgré lui et en rougissant (2). Geoffroy étant dans une ville, la dame du lieu lui offrit, par dévotion, un essuie-main avec deux ou trois assiettes fort belles, mais qui n'étoieut que de bois. Lévêque les regarda quelque temps , et les loua ; mais on ne put lui persuader de les prendre.

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