‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1925 sur 2407 · LIVRE SOIXANTE-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SOIXANTE-HUITIÈME

de feuillages de pois , il résolut de s'employer à la méditation des choses divines. Le premier sujet qui se présenta à lui , fut le cantique des cantiques, qui ne respire que l'amour céleste et les délices des noces spirituelles; et ses méditations sur ce livre divin produisirent les sermons qu'il en fit à ses confrères, et qu'il commença pendant l'Avent de cette année mil cent trente-cinq (1). Il continua l'année suivante , et parloit souvent plusieurs jours de suite , mais il étoit souvent mterrompu par les affaires et par les visites , qui l'obligeoient même à finir plus tôt qu'il ne vouloit. H prononçoit quelquefois ses sermons sur-le-champ ; les novices y assistoient, mais non les frères con vers, et il marque souvent que ses auditeurs étoient instruits des saintes Ecritures. L'heure de ses sermons étoit, ou le matin avant la messe et le travail manuel, ou le soir. Saint Bernard fit ainsi les vingt-trois premiers pendant l'année mil cent trente-six et la suivante, jusqu'à son troisième voyage d'Italie. Voici comme il commence le premier : Il vous faut dire, mes frères, d'autres choses qu'aux gens du siècle, ou du moins d'une autre manière ; ils ont besoin de lait, selon l'apôtre, et vous do viande solide. Il marque ensuite qu ils sont sulTisamment instruits des deux autres livres de Salomon , les Proverbes et l'Ecclésiaste.

Bernard, chartreux de la maison des Portes, près de Bellay, avoit demandé au saint abbé auelqu'ouvrage spirituel, et il s'en défendoit depuis long-temps, craignant de ne pouvoir rien faire qui fut digne de ce pieux solitaire. Enfin, il lui promit les premiers de ses sermons sur le cantique, quoiqu'il ne les eut pas encore rendus publics; et il les lui envoya quelque temps après, le priant, quand il les auroit lus, de lui mander s'il devoit continuer (2). Le pape Innocent, connoissantle mé rite de Bernard des Portes, le choisit pour un évéchè de Lombard ie ; mais saint Bernard écrivit au pape pour l'en détourner. ]\on qu il ne jugeât ce chartreux très-digne de l'épiscopat, mais à cause de linsolence et de l'inquiétude des Lombards. Que fera, dit- il, ce jeune homme d'une santé affoiblie et accoutumé au repos de la solitude dans un peuple barbare , tumultueux et orageux? Conmient accorder tant de sainteté et tant de corruption ; tant de simplicité et tant de fourberie ?Réservez-l(% je vous prie, pour un lieu plus convenable et pour un peuple qu il puisse gouverner plus utilement. Le conseil de saint Bernard l'ut suivi, et Bernard des Portes fut pourvu de l'évèché de Bellay, qu'il quitta après quelques années , et revint à sa Chartreuse.

XXXU. Exhortation aux templiers.

Ce fut vers le même temps, et avant l'an

mil cent trente-six , que saint Bernard écrivit son exhortation aux templiers , à la prière de Hugues, leur premier maître, mais depuis que cet ordre se fut considérablement étendu. C'est, dit saint Bernard , un nouvc au genre de milice inconnu aux siècles précédents, où l'on joint les deux combats contre les ennemis corporels et contre les spirituels ; il n'est pis rare de voir de braves gu(Triers, le monde est plein de moines, mais il est merveilleux d'avoir allié Tune et l'autre profession. 11 dit ensuite que ptTsonne ne peut aller au combat avec plus de confiance que ceux qui sont assurés de remporter la victoire, ou le martyre en mourant pour la cause de Dieu II marque que dans les combats ordinaires on met son Ame en péril , si la cause de la guerre n'est juste et 1 intention dnute dans le guerrier; et il n'approuve pas même la vi( loire de celui qui tue pour sauver sa vie(1). Mais il soutient que la guerre contre les infidèles est agréable à Dieu , ajoutant toutefois: Il ne faudroit pas tuer les païens mêmes, si on pouvoit les empêcher par quelqu'autre moyen de trop insulter aux fidèles, ou de les opprimer.

Il décrit ainsi la vie des chevaliers du Temple : Ils obéissent parfaitement à leur supérieur, ils évitent toute superlluité dans la nourriture et le vêtement (2) Ils vivent en commun dans une société agréable, mais frugale, sans femmes ni enfants , sans posséder rien en propre, pas même leur volonté. Ils ne s(mt jamais oisifs , ni répandus au dehors par curiosité; mais quand ils ne marchent point h la guerre, ce qui est rare, ils raccommodent leurs armes ou leurs habits, ou les mettent en ordre , ou font enfin ce que le maître leur ordonne. Une parole insolente , un ris immodéré, le moindre murmure , ne demeurent point sans correction. Ils détestent les échecs, les dés, la chasse et la fauconnerie ; ils rejettent avec horreur les bouffons, les charlatans, les chansons ridicules et les spectacles. Ils coupent leurs cheveux , se baignent rarement , sont pour l'ordinaire négligés, couverts de poussière et brûles du soleil. A l'approche du combat, ils s'arment de foi au dedans, de fer au dehors, sans ornement sur eux ni sur les chevaux, ils se préparent à l'action avec toute sorte de s^)in et de prévoyance ; mais , quand il est temps, ils chargent vigoureusement l'ennemi , sans craindre le nombre ni la fureur des barbares, se confiant, non en leurs forces, mais en la puissance du Dieu des armées : ainsi ils joignent ensemble la douceur des moines et la valeur des soldats. Et ensuite : Ce qui se passe à Jérusalem excite tous les p<'uples à y prendre part ; et ce qu'il y a de plus consolant, c'est que la plupart de ceux qui s'enrôlent à cette sainte milice étoient des scélérats, des imj)ies, des ravisseurs , des sacrilèges , des homicides ,

(1) N. iO. Mabill. Pra?f. (2) Bcrn. Epist. 153, in t. 4, S. Dern. 155.

des parjures , des adultères (1). Ainsi leur conversion produit deux biens , d en délivrer leur pays et de secourir la terre sainte. C'est ainsi que Jésus-Christ se venge de ses ennemis , en triomphant d'eux et se servant d'eux ensuite pour triompher des autres.

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