XXIV. Henricicns hérétiques
La même année , mil cent quarante-sept , le pape Eugène envoya à Toulouse , en qualité de légat, 1 évêque d'Ostie , Albéric , qui avoit déjà été légat en Angleterre et en Syrie. C'éloit pour combattre 1 hérétique Henri , disciple de Pierre de Bruis. Ils avoient prêché l'un et l'autre , premièrement en Dauphiné , puis en
Provence, d'où ils avoient passé dans la province de JVarbonne. On le voit, par une lettre de Pierre , abbé de Clugny, adressée à Guillaume , archevêque d'Embrun , Ulric , évêque de Die, et Guillaume de Gap, où il les félicite du succès de leurs travaux contre ces hérétiques, et ajoute : Passant depuis peu par vos diocèses , j'ai trouvé que cette erreur avoit été chassée de ses provinces, pour la plus grande partie , avec ses auteurs , mais j'en ai trouvé aussi quelques restes (1). Et ensuite : On a vu, par un crime inoui chez les chrétiens, rebaptiser les peuples , profaner les églises , renverser les autels , brûler les croix , fouetter les prêtres, emprisonner les moines, les contraindre à prendre des femmes par les menaces et les tourments. Vous avez banni les chefs de cette secte par le secours des princes catholi ques , mais il en reste des membres , comme j'ai dit. Il se plaint ensuite que Pierre de Bruis et Henri ont été reçus vers l'embouchure du Rhône et à Toulouse , c'est-à-dire dans tout le Languedoc , et il emploie cette lettre , qui est très-longue , à réfuter leurs erreurs.
Il commence par établir l'autorité des saintes Ecritures , parce que Ion disoit que ces hérétiques les rejetoient toutes ou en partie, et, après avoir montré la vérité du nouveau Testament, il s'en sert pour prouver l'autorité de l'ancien; puis il vient à leurs erreurs particulières, qu'il réduit à cinq principales : la première , de rejeter le baptême des enfants , sous prétexte qu'ils ne peuvent croire ni recevoir les instructions. Sur quoi il dit ces paroles remarquables : Depuis environ cinq cenls ans toute la Gaule, l'Espagne, la Germanie, l'Italie, enfin toute lEurope, n'a presque baptisé que des enfants ; d'où il s'ensuit, selon vous, qu'elle n'a point eu de chrétiens , ni par conséquent d'église, et que tous nos pères ont péri.
La seconde erreur étoit de ne vouloir ni autels ni églises matérielles. La troisième, de dire quil ne falloit ni adorer ni honorer la croix, mais la briser et la fouler aux pieds. Sur quoi il leur fait ce reproche : Ayant fait un grand bûcher de croix entassées, vous y avez mis le feu, vous en avez fait cuire de la viande , et en avez mangé le vendredi-saint , après avoir invité publiquement le peuple à en manger (2).
La quatrième erreur étoit de dire que le sacrifice de la messe n'étoit rien , et que les évéques et les prêtres ne consacroient point le corps et le sang de Jésus-Christ ; sur quoi Pierre de Clugny reproche aux nouveaux hérétiques d'être pires que les bérengariens , qui ne nioient pas que le corps de Jésus-Christ ne fût dans le sacrement, au moins en figure. Enfin , la cinquième et dernière erreur étoit de rejeter les prières et les autres suffrages pour les morts. Ils disoient encore que c'étoit se
(1) Vita Bern. lib. m, c. (2) P. 1126, 1135, 1143, 6. Bibl.CluQ. p. 1120,1122. 1125, 1553, 1100.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
moquer de Dieu de chanter et le prier à haute voix(l). Pierre de Clugny répond fort au long à toutes leurs objections , prouvant les vérités contraires par l'Ecriture et la tradition, et conclut en adressant cet écrit aux évéques, comme à ceux à qui le soin de l'Eglise est contié , et à qui il convient principalement d'instruire les peuples et de réprimer les hérétiques.
Quelque temps après , Pierre de Bruis fut brûlé à Saint-Gilles par les catholiques, en punition des croix qu'il avoit brûlées. Il avoit prêché ses erreurs pendant près de vingt ans; Henri , son disciple , continua de les enseigner, mais avee quelque changement , et ajouta aux cinq articles que je viens de rapporter. C'est ce que vit Pierre de Clugny dans un livre que Ion disoit avoir été recueilli de ses discours. Je me sens, dit-il, excité à le réfuter aussi; mais, parce que je n'ai pas encore de preuve complète que Henri pense et prêche ainsi , je diffère ma réponse jusqu'à ce que j'en aie une certitude entière. C'est ainsi qu'il parle dans une lettreàlarchevéqucdArlesetauxlroisévèques précédents, leur «nvoyant sa première lettre, et marquant que ces hérétiques avoient passé de la Septimanie, qui est le Languedoc, dans la Aovempopulanie , nommée dès lors Gascogne {'2). L'hérétique Henri avoit passé au Mans lorsqu Hildebert en étoit évèque, c'est-à-dire (3) avant l'an mil cent vingt-cinq. C éloil alors un jeune homme de grande taille, qui avoit les yeux agités, la voix forte, la barbe longue, les pieds nus, tout l'exérieur négligé; il avoit déjà une grande réputation de sainteté et de doctrine. Arrivant au Mans, il envoya devant deux de ses disciples , qui porloient comme lui un bâton, au haut duquel étoit une croix de fer, et paroissoienl des pénitents. Ils arrivèrent le jour des Cendres, l'évéque llildebert les reçut favorablement; et, comme il partoit pour aller à Rome, il ordonna à ses archidiacres qu'ils permissent à Henri dentrer dans la ville et d y prêcher. Comme il éloit fort éloquent, le peuple accourut en foi»!'» pour l'entendre , joint 1 amour de la nouveauté; et l'effet de ses sermons fut que le peu[)le entra eu fureur contre les clercs , les regardant comme des excommuniés, et refusant de rien vendre à leurs domestiques. On vouloit abattre leurs maisons, piller leurs biens, les lapider eu\mémes, ouïes pendre, si les seigneurs ne se fussent opposés à la violence du peuple. L'évéque lui-même, à son retour de Rome, fut mal reçu par ceux que Henri avoit infatués, et ils refusèrent avec mépris sa bénédiction, llildebert le chassa donc de son diocèse , et reçut deux de ses disciples qui l'abandonnèrent, ayant reconnu ses erreurs et ses mœurs infâmes. C'est ce qui se passa dans le diocèse du Mans.
Le légat Albéric, étant donc envoyé contre
[AndeJ.-C.lUt.
ces hérétiques , prit avec lui Geoffroy, évêque de Chartres , et persuada aussi à saint Bernard de l'accompagner en ce voyage , nonobstant ses infirmités ; mais l'église de Toulouse l'avoit déjà souvent prié d'y venir. H envoya devant une lettre qu'il écrivit à Alphonse, comte de Saint-Gilles et de Toulouse , dans les terres duquel étoit Henri , et il décrit ainsi les ravages qu'il y faisoit (1) : Les églises sont sans peuple, le peuple sans prêtres, les prêtres méprisés ; les églises ne sont plus estimées des lieux saints, ni les sacrements des choses sacrées , on ne célèbre point des fêtes. Les hommes meurent dans leurs péchés sans pénitence et sans communion , on refuse le baptême aux enfants. Et ensuite • Apprenez maintenant quel est cet homme. C'est un apostatqui , après avoir été moine, en a quitté l habit et est retourné aux impuretés du siècle. N'osant ensuite dc»meurer avec ses parents, il est devenu vagabond et mendiant, et, comme il avoit des lettres, il s'est mis à prêcher pour vivre. S'il avoit quelque chose de reste , il l'employoit au jeu ou à des usages plus honteux. Car souvent, après qu'il avoit attiré le jour des applaudissements du peuple, on l'a trouvé la nuit suivante avec des prostituées ou même des femmes mariées. Informez- vous, monseigneur^ comment il est sorti de Lausanne, du Mans , de Poitiers, de Bordeaux. 11 n'ose retourner nulle part, tant il est décrié partout. Ainsi parle saint Bernard.