‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 2021 sur 2407 · LIVRE SOIXANTE-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SOIXANTE-NEUVIÈME

passoient pour les plus parfaits religieux , il alla les visiter, et y arriva vers le temps qu'une fonte extraordinaire de neiges avoit emporté plusieurs de leurs c(;llules aVec les moines qui étoient dedans (1). Etienne d Obasine consulta le prieur de la Chartreuse, qui étoit alors le vénérable Guignes , sur l'institut qu'il devoit choisir, et le prieur lui répondit :Les cisterciens venus depuis peu, suivent le grand chemin' et leurs statuts peuvent suffire pour la plus grande perfection ; quant à nous , nous sommes bornés et dans le nombre des personnes et dans l'étendue de nos possessions. Vous , qui avez assemblé plusieurs personnes au service de Dieu , et avez résolu d'en recevoir encore vous devez plutôt embrasser la vie cénobitique.

Au retour de la Chartreuse , Etienne augmenta les bâtiments d Obasine , pour recevoir ceux qui venoient tous les jours se ranger sous sa conduite , entre lesquels fut un gentilhomme, qui , ayant déjà mené dans le monde une vie très-réglée, se donna à lui avec sa femme, ses enfants, toute sa famille et tous ses biens ; car Etienne recevoit aussi des femmes , et il en convertit un grand nombre, même des plus nobles, et de celles qui avoient le plus vééu dans le luxe, la mollesse et le désordre , et il les accoutumoit à ne point dédaigner les travaux les plus bas (2). Elles avoient leur habitation séparée; mais ensuite il les mit plus loin , et dans une clôture plus exacte ; et elles furent bienlôl jusqu'au nombre de cent cinquante.

Etienne , ayant donc résolu de prendre la règle monastique, principalement par le conseil d'Aimery, évêque de Clermont, envoya à Dalone, qui étoit le seul monastère régulier du pays,etquisuivoitdéjàrobservancedeCiteaux, sans toutefois être encore aggrégé à l'ordre (3). Il en fit venir des moines pour instruire les siens, et le jour des Rameaux, de l'an mil cent quarante-deux, il reçut la bénédiction abbatiale de Géraud , évêque de Limoges , qui donna aussi l'habit monastique à tous ceux de ses disciples qui étoient clercs, laissant les autres dans l'habit qu'ils portoient auparavant. Ensuite l'évéque avec son clergé , le nouvel abbé et ses moines, menèrent en procession les religieuses au monastère qui leur étoit préparé , où 1 abbé les enferma pour n'en jamais sortir, sous quelque prétexte que ce fût. Leur église étoit disposée , comme nous voyons encore celles des anciens monastères de filles, c'est-àdire que la partie orientale, comprenant l'autel , étoit séparée du reste par une muraille, et avoit une porte du côté du septentrion , par où entroient les moines pour chai.tjr les nocturnes et la messe. Le mur de séparation avoit une fenêtre grillée avec un rideau en dedans, par où les religieuses recevoient la commu-

(1) N. 10, li, 2^, 20.

[ (3) Lib. Il, c. 1, 2,

/IISTOIRE DV CHRISTIANISME.

nioii , in«''mo les malades que l'on y apporloit en quelqu élal qu elles l'ussenl. Car les moines leur rendoient tous les services spirituels, sans jamais entrer dans la clôture , et elles a\ oient un frère lai pour procureur, qui les servoit quant aux besoins temporels.

Les moines de Dalone , qui avoient été appelés pour instruire ceux d Obasine, les trailoient durement et avec peu de discrétion, comme s ils avoient dii savoir tout d abord les pratiques monastiques, qu'ils n'avoient point apprises. Ils s'en plaignoient à l'abbé Etienne , qui les avoit accoutumés à être traités charitablement , et il les exhortoit à la patience (1). Toutefois , sachant que le pape Euj,^ène éloit en France, et qu'après le concile de Reims il étoit venu à Citeaux , il alla l'y trouver ; car il désiroit depuis long-temps de se soumettre à cet ordre. L'abbé Etienne s'étant donc pré sente au pape , et lui ayant expliqué son dessein, le pape lit appeler Rainard, abbé de (liteaux, homme d un mérite singuher, et lui recommanda Etienne i)our le regarder comme son 111s et 1 associer à l'ordre. Rainard le présentaauxabbésassemblésenchapilregénéral,et leur dit : Vous voyez cetabbéde petite tailleet de mauvaise mine, mais tout remph du Saint-Esprit, et leur ayant déclare Tordre du pape, ils reçurent Etienne tous d une voix , et lassignèrentà la maison de Citeaux, i)our être de sa liliation. Il y avoit quelque dilliculté, en ce que la maison d'Obasine avoit certaines pratiques contraires aux coutumes de Citeaux, principalement la conduite des femmes ; mais on passa par-dessus pour l'amour d'Etienne , et Rainard, qui le cherissoit tendrement , promit que ces dilTerences s'aboliroient peu à peu. Etienne revint donc à Obasine plein de joie , amenant ceux que l'abbé de Citeaux lui avoit donnés pour maîtres dans 1 observance, savoir , deux moines-prêtres et deux frères lais. Ces nouveaux maîtres, bien ditîérents de ceux de Dalone, inslruisoient doucement, familièrement et avec une grand- discrétion. Le changement qui lit le plus de peine à Etienne fut d'accorder l'usage de la viande aux malades , conformément à la règle. Depuis celte association, le monastère d'Obasine alla toujours augmentant, et continua d en produire plusieurs autres (:2). Etienne vécut encore environ onze ans, jusqu'en mil cent cinquanteneuf qu'il mourut, le huitième de mars, et il est compté entre les saints de son ordre.

XLL Fin de saint Malachie.

Saint Malachie, archevêque d'Irlande, désiroit depuis long-temps le pallium pour honorer son siège , et ne manquer aucune des cérémonies de l'Eglise. Le pape Innocent le lui avoit promis, et il étoit d'autant plus alïligé de

ne l'avoir pas envoyé quérir de son vivant (1). Mais, sachant que le pape Eugène s'étoit approché jusquen France, il voulul proliter de l'occasion, ne dcmtant pas qu'il ne lui fût favorable, comme enfant de sa chère maison de Clairvaux. Il assembla donc son concile; et, après avoir traité pendant trois jours les aiïaires qui se présentoient, le quatrième jour il déclara son dessein touchant le pallium , et lesévêques l'approuvèrent, pourvu qu'il l'envoyât demander par un autre. Toutefois, voyant qu'il vouloit y aller lui-même, et que le voyage n'étoit pas trop long , ih n'osèrent s y opposer.

Malachie se mit donc en chemin, mais, étant arrivé en Angleterre, on le retint quelque temps, refusant de le laisser passer en France, parce que le roi Etienne étoit mal content du pape Eugène, qu'il croyoit ne lui être f)as favorable. Quand l'archevêque arriva à Clairvaux, saint Bernard le reçut avec une joie incroyable, et courut l'embrasser avec une légèreté bien au-dessus de Sii foiblesse; mais le pape étoit déjà à Rome, ou près d'y arriva r. Ainsi l'archevêque fut obligé de s'arrêter dans cette sainte maison pour attendre quelques-uns de sa suite retenus en Angleterre, et se préparer au voyage de Rome (2). Quatre ou cinq jours après son arrivée, ayant célébré la inesîse conventuelle le jour de Saint-Luc, la fièvre le prit, et il se mit au lit. Toute la communauté s'empressoit à le servir et à lui donner tous les soulagements possibles, mais il leur disoit : Vos soins sont inutiles, je fais toutefois pour lamour de vous ce que vous voulez. Car il savoit que sa fin étoit proche; et assuroit qu il mourroit cette année et au jour qu il désiroit depuis si long-temps, qui étoit celui des Trépassés, ayant grande conliance aux secours que les morts reçoivent des vivants en ce jour-là. Il avoit aussi dit long-teinps auparavant que, s'il mouroit en voyage, il vouloit mourir à Clairvaux.

Il demanda Ihuile sainte, et, comme la communauté se préparoi t à venir la lui apporter solennellement, il ne le voulut pas souffrir, mais il descendit de la chambre haute où il étoit, marchant de son pied, et remonta de même , après avoir reçu rextrême-onction et le viatique. Son visage n'étoit point changé, et on ne pouvoit croire qu'il fût si près de sa fin. Mais on changea d'avis le soir du jour de la Toussaint; on vit qu'il étoit à lextrémité, et toute la communauté se rendit auprès de lui. Il leur donna à tous sa bénédiction par l'imposition des mains, et les recommanda à Dieu. Enfin il mourut la nuit même du second jour de novembre l'an mil cent quarantehuit, étant dans sa cinquante-quatrième année. Saint Rernard fit son oraison funèbre le jour même, et quelque temps après il écrivit

Cl) Vila per. S. Len. c. (2) De S. Malach. Sorni. 30. I,n. 1,31.

An de J.-C. 1149]

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