LX. Derniers livres de la considération
Dans le quatrième livre, saint Rernard propose au pape, pour objet de sa considération , ce qui est autour de lui , son clergé, son peuple et ses domestiques. Votre clergé , dit-il , doit être parfaitement réglé, puisqu'il doit être la règle et le modèle de tous les autres. Quanta votre peuple, tout le monde connolt rinsolence et le faste des Romains (2). C'est tme nation accoutumée au tumulte , cruelle , intraitable, qui ne sait se soumettre que quand elle ne peut résister. Et ensuite : C'est alors principalement qu'ils veulent dominer quand ils ont promis de servir. Ils jurent fidélité pour mieux trouver l'occasion de nuire à celui qui s'y fie. Ils veulent dès lors être admis à tous vos coui^eils, et ne peuvent souffrir qu'on les refuse à une porte. Ils sont habiles pour mal faire , et ne savent point faire le bien. Odieux au ciel et à la terre , impies envers Dieu , séditieux entre eux , jaloux de leurs voisins , inhumains envers les étrangers , ils n'aiment personne et ne sont aimés de personne ; et, voulant se faire craindre de tous, ils craignent de tout le monde. Ils ne peuvent se soumettre, et ne savent pas gouverner ; infidèles à leurs supérieurs, insupportables à leurs inférieurs; impudents pour demander et pour refuser ; importuns et inquiets jusqu'à ce qu'ils reeoiveïit , et ingrats quand ils ont reçu. Ils parlent magnifiquement et exécutent peu, proinettent libéralement, et tiennent le moins qu'ils peuvent ; flatteurs et médisants, dissinmlés et traî-
tres. C'est le portrait que fait saint Bernard des Romains de son temps, et toutefois il ne laissa pas d'exhorter le pape à travailler à leur conversion, quelque p<'u d'espérance qu'il ait du succès ; puisqu'on n'est obligé qu'à travailler et non pas à réussir.
Plus ils sont rebelles , dit-il , plus vous devez avoir de courage à les attaquer , mais avec la parole , non avec le fer. Vous ne devez plus employer le glaive depuis qu'il vous a été dit de le remettre au fourreau. Les deux glaives appartiennent à l'Eglise, le spirituel et le matériel ; mais l'un doit être tiré par la main du prêtre , l'autre par la main du soldat, suivant le conseil du prêtre et le commandement du prince (1). Nous avons déjà vu cette allégorie des deux glaives ; et le meilleur sens qu'on lui puisse donner , est que le glaive matériel ne doit être employé que par l'ordre du prince, mais que le prince doit consulter le prêtre pour savoir si la guerre est juste, ou même suivre ses exhortations pour employer sa puissance à protéger la religion.
Saint Bernard dit encore en cet endroit ces paroles remarquables : Tout le zèle des ecclésiastiques ne tend qu'à conserver leur dignité; si vous voulez dans l'occasion vous abaisser un peu et vous rendre plus sociable , on dit que vous ne savez pas garder votre rang ni soutenir votre personnage (2). Nous ne voyons point que saint Pierre ait jamais paru en public orné d'or et de pierreries , revêtu de soie , monté sur un cheval blanc, environné de soldats et d'officiers marchant à grand bruit. En cela vous n'avez pas succédé à saint Pierre, mais à Constantin. Souffrez -le pour vous accommoder au temps, mais faites votre capital de vos devoirs. Quoique revêtu d'or et de pourpre, vous ne devez pas dédaigner les fonctions de pasteur, ni rougir de l'Evangile. Saint Bernard ne doutoit non plus de la donation de Constantin que des fausses décrétâtes.
Il vient ensuite au choix des cardinaux , qu'il dit devoir être pris de tout le monde , puisqu'ils doivent en juger, et les plus parfaits qu'il est possible , parce qu'il est plus aisé de venir bon à la cour que d'y devenir bon. Il insiste particulièrement sur le choix des légats, en qui il demande particulièrement la vie exemplaire et le désintéressement ; il apporte des exemples édifiants du cardinal Martin, légat en Danemarck, et de Geoffroy, évéque de Chartres. Il se plaint de ce que les officiers du pape prétendent avoir rang devant les prêtres, sous prétexte que dans les cérémonies ils sont plus proches de lui , quoiqu'ils soient ainsi placés, non pour marque de leur dignité, mais pour la commodité du service (3). Enfin, il conseille au pape de se déchargerentièrementsurquelqu'unde ses domestiques du soin de son temporel , comme in-
(l) Sup. n.56.
(ïj C. 1, 2, 4.
Cl) N. 2, 7, 8. Sup. n. (2) N. 5, 6.
digne d'un prélat qui se doit tout entier au service de l'Eglise. Il dit à ce sujet: C'est une chose merveilleuse que les évêques trouvent de reste sous leur main des personnes à qui ils confient les âmes, et n'en trouvent pointa qui ils puissent confier leurs biens. Dans le cinquième livre de la considération , il traite de ce qui est au-dessus de nous , et donne au pape Eugène des sujets de méditations sublimes sur les anges, sur l'essence divine et sur les mystères de la trinité et de l'incarnation.