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LIX. Commencements de saint Thomas de Cantorbéry

Thomas Réquet fut le premier Anglois qui occupa le siège de CantorbcTy depuis la conquête des Normands. H naquit à Londres , l'an mil cent dix-sept , le vingt-unième de décembre , jour de 1 apôire Saint-Thomas , dont on lui donna le nom. Son j)ère et ses ancêtres étoient beourgeois de Londres et d'une fortune médiocre , comme il le reconnoissoit luimême (2). Sa mère 1 éleva dans la crainte de

(1) Gervas. p.

[ (2) Vilaquadriparl. I. i,

c. 1. Coll. Lupi.*l. I, ap.

Dieu , et lui recommanda la dévotion à la Sainte-Vierge. H étudia premièrement à Oxford , puis à Paris, où il apprit avec les sciences la langue francoise, qui étoit alors celle de la cour d'Angleterre. Comme il étoit bien fait, de belle taille, et d'un esprit excellent, ses amis le firent connoître à l'archevêque Thibaud , qui le n'tint auprès de lui , le mit dans son conseil , et l'envoya plusieurs fois à Rome pour les affaires de l'Eglise, qu'il y conduibit avec succès ; et pour s'en rendre plus capable, il étudia quelque temps le droit civil à Roulogne. Roger, archidiacre de Cantorbéry, ayant élé élevé à l'archevêché d'York en mil cent cinquante-quatre, l'archevôque Thibaud donna son archidiaconé à Thomas Réquet, qui le posséda avec la prévôté de Réverley, plusieurs cures et quelques prébendes. Ensuive le roi Henri 11 étant venu à la couronne , l'archevêque Thibaud, pour retenir ce jeune roi peu affectionné aux in érêts de l'Eglise , et réprimer les entreprises de ses ofciers , lit en sorte qu'il prît p<jur son chancelier l'archidiacre Thomas. En cette place, il s'appliqua à gagner les bonnes grâces du roi par toutes sortes de complaisances : il chassoit avec lui , il se conformoit à ses heures pour les repas et |Mjur le sommeil ; sa table étoit magnilique, ses meubles somptueux, il étoit entouré d'une grosse cour, et cherchoit à se faire estimer des gens du monde. Toutefois, au milieu des délices et de la vanité, il se conserva toujours pur à l'égard des femmes (1). H eut beaucoup à souffrir de la part des courtisans, en sorte qu'il disoit souvent avec larmes à l'archevêque el| à ses amis , qu'il ne souhailoit rien plus que de pouvoir sortir de la cour sans se déshonorer. Cependant il gagnoil de plu*» en plus la confiance du roi par ses grands sirvices , entre autres par la négociation du mariage entre les enfants des deux rois , de France et d'Angleterre , qui lit revenir au dernier Gisors et quatre autres places importantes. Enfin, ce prince lui confia l'éducation du jeune Henri, son fils, et son héritier présomi)lif. Tel étoit Thomas Réquet quand il fut élevé sur le siège de Cantorbéry. Mais sitôt qu'il fut élu il fit de sérieuses réllexions sur la sainlelé de l'état où il alloit s'engager : il résolut de changer de vie; et, allant de Londres à Cantorbéry pour son sacre , il dit à Hébert, un de ses clercs, homme de grand mérite : Je veux que vous me disiez désormais ce que l'on dira de moi. Car il marrivera comme aux autres, principalement aux grands, dont on dit bien des choses qui ne viennent jamais à leur connoissance. Avertissez moi aussi des fautes que vous me verrez faire , puisque quatre yeux voient plus que deux {'2). Quand il eut reçu l'onction sacrée il devint un autre homme , il se convertit en-

(1) Vitac. a.l.Ep. 108. (2) C. 9. ViU c. 3, 4, 5.

ticrcment , et commença par se revêtir de l'habit monastique, avec un rude cilice par-dessous , mais par-dessus il portoit un habit propre et convenable à sa dignité.

LX Conférence à Saint-Jean-de-Launc.

A la fin du mois de juin mil cent soixantedeux , le pape Alexandre partit de Montpellier, et, passant par Alais, Mende ellePuy, il arriva à Clermont en Auvergne le quatorzième d'août , veille de l'assomption de la Sainte-Vierge (1). Mais sitôt que l'empereur Fridéric appritqu' Alexandre venoiten France, il écrivit à Hugues de Champfleuri , évêque do Soissons et chancelier de France , en ces termes 2) : Nous avons appris certainement que Roland , ci-devant chancelier, à qui nos serviteurs ne laissent pas de retraite autour de Rome, s'est exposé à la mer avec ses sectateurs pour entrer en France , l'infecter de son schisme et la dépouiller. Car, étant accablé de dettes, il lui faut plus de vingt mille livies pour satisfaire ses créanciers. Nous vous prions donc de conseiller au roi de ne recevoir en aucune manière ce schisraatique , notre ennemi mortel et de l'empire, ni aucun de ses cardinaux et de ses nonces. Car il en pourroit naître entre le roi et nous une inimitié que nous n'apaiserions pas facilement.

Cependant Henri , comte de Champagne et gendre du roi Louis, reçut la lettre que ce prince lui avoit fait écrire" par Manassès , évêque d'Orléans, où il témoignoit se repentir d'avoir reconnu le pape Alexandre (3). Le comte, embrassant avec joie celle occasion de faire sa cour à l'empereur, lui consc*illa de proposer au roi une conférence , où se trouveroient les seigneurs et les prélats de France et d'Allemagne , ajoutant avec serment : Je vous promets que le roi s'en tiendra à ce que je lui conseillerai , quand on aura examiné devant lui l'élection des deux papes. Le lieu de la conférence fut marqué à Saint-Jean-de- Laune, petite ville de Rourgogne, sur la Saône , et alors la frontière de la France; et le jour, la décolation de saint Jean, vingt-neuvième d'août. Le roi, homme simple , et qui se fioit au comte, consentit à la proposition, croyant procurer la paix de l'Eglise ; et le comte retourna trouver Tcmpereur qui étoit en Lombardie, et lui pn mit avec serment de la part du roi l'accomplissement du projet(4). Le bruit de celte conférence, s'étanl répandu dans les villes d'Italie , mil les catholiques dans une grande consternation. En y allant, le roi Louis se rencontra avec le pape Alexandre à Souvigny, prieuré deClugny, et le pria de venir au rendez -vojus ; ou , s'il ne

(1) Actaap. Bar.

(2) Duchesne, le. 4, p.

579, Ep. 47.

(3) Hisl. Vizelius.

chesne, to. 4, p. 424.

(4; ActaAlex.

Du-

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

uu

vouloit pas se trouver en présence de l'empereur, qu'il vînt jusqu'à Yergi , qui êloit un château imprenable, lui promettant de le mener et ramener en sûreté. Et comme le pape ne pouvoit s'y résoudre , craiunant les artifices de l'empereur, le roi lui dit : 11 est elranj^re que l'on évile 1;? juirer.K lU quand on est sûr de la justice de sa cause ; vi continua son ctiemin pour la conférence. Le pape se rôtira au monastère de Dôle, c'est-à-dire du Roun;-Di('u, près de Chàteauroux en Rerry, où il se croyuit plus en sûreté comme étant en Aquitaine.

Le roi de France ne savoit point encore les conditions du traité que le comte de Champagne avoit fait de sa part avec l'empereur. Quand il lut arrivé à Dijon , le comte le vint trouver, et lui dit : J'ai lié celle conférence pour votre honneur et l'utilité de votre royaume, afin que l'on examine le droit des deux papes : si l'élection de Roland se trouve la meilleure, l'empereur se mettra à ses pieds ; si c'est celle d'Octavien , vous le reconnoîtrez pour pape ; si l'un des deux n)anque de se trouver à la contenance, on Tahandonnera, et on reconnoîtra son conjpétiteur. Si votre majesté ne veut pas s'en tenir au juî^cment de l'assemblée, j'ai promis par serment de passer sous l'obéissance de l'empereur, et de tenir désormais de lui tout ce que je liens de vous en (ief. Le roi, surpris, lui dit : J admire comment vous avez osé faire à njon insu un tel traité avec l'euipereur. Le comie répondit : Vous m'en avez doimé le pouvoir par l'évéque d'Orléans; et il montra la h^ttre par laquelle le roi , indij,nié de ce qu'Alexandre avoil mal reçu ses envoyés, ordonnoit au comte de lier la conférence, promettant de s'en tenir à tout ce qu'il avoit résolu.

L'empereur étoit à IJùle, qui étoit la frontière de ses états, et les Irancois, sachant qu'Octavien n'étoit pas avec lui", se réjouissoient de son absence; mais les Allemands le lirent promptement venir, et l'empereur, le prenant avec lui, le mena jusqu'au milieu du pont de Saint- Jean-de-Laune; jîuis il se retira aussitôt comme ayant satisfait a sa promesse. Le roi se rendit de son côté au lieu de la conférence , et envoya Joce , archevêque de Tours , Maurice, évéqne de Paris, et Guillaume, abbe de Yézelay, avec d'autres seij»nei!rs, vers les députés de l'empereur, qui allendoient au même lieu la réponse du r(>i , et avoient avec eux le comte de Champaî,me, entiérenjent favorable à l'antipape \ icîor. Les députés du roi demandèrent un délai, attendu qu'il n'avoit appris que la veille les conditions du traité, et (junne affaire de celte importance ne devoit pas être décidée à la hâte ; mais les députés do Tempereur refusèrent le délai, et le roi s'en retourna à Dijon. Les cardinaux que ]v pape avoit envoyés relourncrenl à Aézelay, constant la conférence pour rompue. Le lendemain de grand malin, le comte de Champajk'ne vint

[.Vn de J.-C. 1102.

à Dijon trouver le duc de Bourgogne, et lui dit : Je ne puis éviter de me donner à l'empereur, puisque le roi n'a pas accompli sa parole; et toutefois, pour l'amour du roi, j'ai obtenu de l'empereur un délai de trois semaines , à condition que le roi viendra au jour nommé, amenant le pape Alexandre, et exécutera ce qui sera décidé, sous peine de se rendre lui-même prisonnier de l'empereur à Rrsançon. Le roi ne put s'en défendre; il le promit quoiqu'à son grand rei?ret, et donna pour otages le duc de Rourg<)gne, le comte de Elandre et le comte de JNevers. Cette nouvelle alarma fort tout l'ordre ecclésiastique, et ils prioient Dieu d'avoir pitié de son église.

Le roi niourna donc à Saint-Jean-de-Launc, mais l'empereur n'y vint point ; il se contenta d'y envoyer Rainold, son chancelier, archevêque de Cologne, le principal appui du schisme. On repéta les propositions qu(> le comte de Champagne avoit faites au roi delà part de l'empereur ; mais l'archevêque de Cologne soutint que l'empereur n'avoit point dit ce qu'on lui faisoit dire, et qu il ne f<Toit part à personne du droit déjuger l'église romaine, qui lui appartenoit en particulier. Le roi, ravi d(» trouver l'occasion de dégager sa paroh; demanda au comte si les conditions du traite éloient telles qu'il les avoit rapportées. H le soutint , et \o roi ajouta : A'ous voyez que Tempereur n'est point ici comme il y devoit être, suivant voire i)romesse; vous êtes aussi témoin que ses envoyés changent les conditions du traité : je suis donc quitte de ma parole. Le comte en convint. Tous les seigneurs et les prélats qui éloient présents le déclarèrent aussi; et le roi, piquant un cheval vigoureux qu'il montoit, s'en retourna pronq)tement. Les Allemands, confus, le suivirent et le prièrent de revenir, disant que l'empereur étoit prêt d'exécuter ce que le comte avoit promis; mais le roi , trop heureux d'avoir évité ce péril , dit qu'il avoit fait ce qui dépendoit de lui ; ainsi l'assemblée se sépara.

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