LXV. Saint Antbelme, évêque de Bellay
En Bourgogne, révêché de Bellay étant venu à vaquer , le parti le plus puissant du chapitre élut un jeune homme noble , et le mit en possession de la maison épiscopale (2) ; mais l'autre parti élut un moine; et ceux-ci envoyèrent au pape Alexandre , qui étoit en France , pour faire confirmer leur élection. Le pape différa de donner réponse aux députés, ne doutant point que l'autre parti n'envoyât aussi les siens. Cependant quelques chanoines plus modérés, quoiqu'en petit nombre, voulant réunir les deux partis, proposèrent d'élire Antbelme, chartreux de grande réputation. Tous s'y accordèrent avec joie, même celui qui avoit été élu le premier , car il étoit parent d'Anthelme. Mais,commeilssavoientqu'ilseroittrèsdiffi(ile de le tirer de sa solitude , ils allèrent promptement trouver le pape Alexandre, qui, plein de joie, les félicita d'avoir pris un si bon parti , et leur dit qu'ils seroient heureux sous un tel pasteur. 11 y fit consentir , quoiqu'avec peine, les premiers députés, et, les ayant tous réunis, il écrivit à Anthelmc, lui ordonnant, par l'autorité du saint-siège , de se charger de l'église de Bellay; et manda au prieur et aux religieux de la grande Chartreuse de le donner à ceux qui le demandoienl, et s'il refusoit d'accepter de l'y contraindre par autorité.
Mais Antbelme, ayant appris ce qui se passoit et l'arrivée de ceux qui dévoient l'emmener, résolut de s'enfuir et se cacha (3). Les chartreux le cherchèrent si bien qu'ils le trouvèrent; et, l'ayant amené avec bien de la peine à la communauté assemblée, ils lui exposiTent l'ordre du pape et lui montrèrent ses lettres. Le prieur y ajouta son commandement, les religieux leurs exhortations, les députés leurs prières, au nom de toute l'église de Bellay; mais Antbelme demeura ferme à refuser, protestant qu il ne sortiroit jamais de son désert. Enfin , par un pieux artilice on lui proposa le choix, ou d'obéir au pape et d'accepter, ou d'aller trouver le pape même, qui, disoient-ils, connoissant sa résolution, ne luiferoit pas de violence. Elalté de cette espérance, il se mit en chemin ; mais les députés se gardèrent bien de
(2; Vila ap. Sur. 20.
junii. c. 19.
le quitter. Quand il fut arrivé auprès du pape Alexandre , il fut reçu avec honneur de lui et de toute sa cour , car ils le connoissoienl pour homme d'un grand mérite; et, lorsqu'il eut audience du pape, il dit qu'il n'étoit venu que pour lui demander grâce , et le prier de ne le pas contraindre à faire ce qui n'étoit avantageux ni à lui-même ni à l'église qui le demandoit ; qu'il étoit un ignorant , un homme sans expérience , un misérable ; enfin , qu'il avoit fait vœu de ne point sortir de son désert.
Le pape lui répondit : Mon fils, ne prétendez pas nous imposer par de mauvaises excuses, nous connoissons vos talents; pourquoi vous découragez-vous , il faut obéir. Je ne me dédirai pas de ce que j'ai écrit. Vous avez promis de renoncer à vous-même et de suivre Jésus-Christ, il faut donc l'imiter en son obéissance , et renoncer à votre propre volonté. Le pape le confondit par ce discours et le réduisit à garder le silence. Ensuite il le sacra solennellement de sa main, le jour de la Nativité de la Vierge, qui, cette année mil cent soixantetrois, étoit le dimanche. Le pape le retint quelques jours auprès de lui, et, comme les prélats de la cour de Rome s'entretenoient familièrement de diverses choses avec Antbelme, il ciloit souvent l'Ecriture fort à propos, ce qui leur fit dire : Etes- vous donc un ignorant, comme vous nous le vouliez persuader i* 11 demanda son congé avec empressement, et le pape le renvoya, après lui avoir fait quelques petits présents.
Antbelme étoit de la première noblesse de Savoie , né vers l'an mil cent sept. Ses parents le firent étudier dès sa jeunesse, et lui procurèrent la prévôté et la sacristie de Genève , et la sacristie de Bellay, qui étoient les principales dignités de ces deux églises. Elles lui donnoient une grande considération et d'amples revenus, dont il usoit magnifiquement, prenant plaisir à bien recevoir ceux qui l'alloient voir, et à leur rendre toutes sortes de services: ce qui lui acquit beaucoup d'amis. Il étoit aussi très-libéral envers les pauvres, et sa vie étoit pure , mais dissipée et occupée des soins temporels. Ayant passé la première jeunesse , il s'adonna à visiter les religieux, particulièrement les chartreux , plus par curiosité qu'à dessein de se convertir : la prospérité dont il jouissoit, et l'espérance de parvenir à de plus grandes dignités étoient de grands obstacles. Un jour étant allé avec quelques jeunes gens de son âge à la Chartreuse des Portes , dont le vénérable Bernard étoit alors prieur , ce saint homme , qui avoit déjà fait un grand nombre de conversions , exhorta fortement Antbelme à penser à son salut, et quelques autres chartreux en firent de même (1 ) . Anthelme ne se rendit pas pour lors , seulement il se recommanda à leurs prières et se retira. Etant venu à la maison
(1) Vila c. 1,2. Sup. l. L.\viii, n. 31.
d'en bas de cette Chartreuse, il fut retenu pour y passer la nuit, par les frères convers et le procureur Boson, qui étoit son parent et homme d'une industrie merveilleuse. Le lendemain, il remonta à la maison d en haut, visita les logements des moines, et fut tellement touché de leur manière de vie et de leurs discours, qu'il demanda à être reçu parmi eux. ' Ils Texhortèrent à régler ses affaires et prendre jour pour revenir ; mais il leur dit : J'ai résolu de demeurer ici dès aujourdhui; je laisse de quoi payer mes dettes , et j'ai de bons amis pour tout exécuter. Il prit donc l'habit et embrassa leur observance avec une grande ferveur.
11 étoit encore novice quand il fut envoyée la grande Chartreuse, où le nombre des moines étoit très-petit. Là il s'appliquoit à la prière, à la méditation, au travail des mains, à la mortification, prenant tous les jours la discipline; et il avoit un grand don de larmes. Etant fait procureur, il s'acquitta très-dignement de cet emploi, soit pour la conduite des frères convers, soit pour les aumônes et le soin du temporel. Ensuite on le fit prieur. Le vénérable Guignes, après avoir exercé cette charge vingt -sept ans, mourut en mil cent trente-six, laissant une telle réputation, qu'on l'appcloit simplement le bon prieur (1). Son successeur fut Hugues , sixième prieur de la grande Chartreuse, qui, après avoir gouverné deux ans, se démit de la supériorité, et fit élire en sa place Anlhelme, en mil cent trente-huit. Quelques années auparavant des monceaux de neige, tombant du haut des montagnes et entraînant de la terre et des pierres, avoient accablé plusieurs chartreux sous les ruines de leurs cellules. Cet accident emporta en un jour la plus grande partie de cette sainte communauté, et le peu de moines qui restèrent se relâchèrent de lobservance après la mort du bienheureux Guignes (2). Anthelme s'appliqua donc à la rétablir, suivant les constitutions écrites par ce saint prieur. 11 employa la douceur et la sévérité , et chassa quelques indociles qui lui résistoient ; en même temps il réparoit les bâtiments, et il remit la Chartreuse dans un état fforissant.
Après l'avoir gouvernée douze ans, il fit mettre à sa place Basile, qui en fut le huitième prieur, et rentra dans le silence de sa cellule. Mais quelque temps après, Bernard, prieur des Portes, le demanda pour son successeur, ne se croyant plus en état de gouverner cette maison à cause de son grand âge. Anthelme devint donc prieur des Portes, où, ayant trouvé beaucoup d'argent et de blé, il en fit de grandes distributions aux laboureurs du voisinage, pour leur donner de quoi semer dans une année de disette; et, ne laissa pas ensuite
(1) C. 3, i, 5. Sup. liv.
Lxvi, n. 30.
lA
(î) Sup. liv. Lxix, n. iO.
Vila S. Stephau. Obaz. c.
,!fl
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. ilOl
AndeJ.-C. Ii68.3