LIVRE SOIXANTE-DIXIÈME
[ AndcJ.-C. 1103.
le prélat demeuroit à méditer ces {grandes vérités , dont il prolitoit pour rinstruclion de son clergé et de son peuple. Il regrettoit le temps qu'il avoit perdu avant que de s'appliquer à cette élude, et souhailoit ardemment d'élre en repos pour s'y donner tout entier. H portoit toujours dans ses grandes manches des billets contenant quelques sentences édifiantes pour s'en aider au besoin; et il étoit toujours accompagné de plusieurs hommes vertueux et savants , dont la conversation l'instruisoit de plus en plus.
11 demeuroit donc enfermé jusqu'à l'heure de tierce; et alors il soiioit de sa chambre pour célébrer ou entendre la messe (1). Il ne la disoit pas tous les jours : non par négligence , comme il le disoit lui-même, mais par respect. Car, ajoute le docteur Hébert, la pratique des bons et saints prêtres varie sur ce point. Je crois voir dans ceux qui célèbrent tous les jours une grande preuve de la pureté de leur vie , et dans les autres une marque de respect et d'humilité. Or, dans les canons il n'y a, de part ni d'autre, ni précepte ni conseil; mais ils témoignent qu'il suffit d'offrir le saint sacrifice une fois par jour, comme Jésus- Christ s'est offert une fois. Car je ne daigne pas ici parler de ces prêtres de M ammona plutôt que de Jésus-Christ , qui l'offrent volontiers chaque jour , même plusieurs fois, pour le profit des offrandes. Ce sont les paroles d'Hébert. Le saint archevêque se préparoit à la messe avec une grande dévotion et beaucoup de larmes ; pendant le chant de l'introït et du reste , il s'occupoit de quelque lecture , principalement des oraisons de saint Anselme pour éviter les distractions , et par la même raison il étoit diligent dans la célébration de la messe.
A none , j'entends à midi , il sortoit en public pour se mettre à table , et y faisoit asseoir à sa droite les savants et à sa gauche les moines (2) ; les chevaliers et les seigneurs mange«)ient séparément, de peur qu'ils ne fussent importunés de la lecture latine , qu'ils ii'auroient pas entendue, et qui duroit pendant toutle repas du prélat. Sa table étoit abondante et propre, mais sans délicatesse recherchée. Il gardoit une grande sobriété, quoiqu'il se nourrît des meilleures viandes, l'habitude Tempêchant d'user de viandes grossières. Après le repas , il enlroit dans sa chambre avec ses savants, et s'entretenoit ou de l'Ecriture sainte ou de ses affaires , faisant en sorte de n'être jamais oisif. Avant de conférer les ordres , il examinoit soigneusement les sujets ; premièrement sur les mœurs, puis sur la doctrine, et enfin , s'ils avoient quelque bénéfice suffisant , de peur qu'après leur promotion ils ne fussent réduits à mener une vie vagabonde, et se rendre méprisable en faisant leurs fonctions par intérêt. Car il étoit persuadé que celui qui
ordonne un sujet indigne se charge toujours d'un grand péché, quand mêmefordinantsecorrigeroit ensuite (1). 11 eut grand soin de retirer les biens usurpés sur l'église de Cantorbéry, par la foiblesse ou la négligence de ses prédécesseurs , reprenant sans formalité ceux où l'injustice étoit manifeste, et faisant pour les autres des poursuites en justice. Cette conduite excita contre lui plusieurs grands seigneurs , mais la faveur déclarée du roi pour le prélat les obligeoit à dissimuler leur ressentiment.