I. Commencement de division entre le roi Henri et saint
Thomas.
Ped de temps après que Thomas , archevêque de Cantorbéry, fut revenu du concile de Tours, le roi d'Angleterre, Henri II, commença à se refroidir à son égard , et à concevoir pour lui cette aversion, qui vint enfin aux dernières extrémités On en marque pour première cause que Thomas , ne se trouvant que trop chargé de sa dignité d archevêque et de primat d'Angleterre , renvoya les sceaux au roi, qui étoit en Normandie, le priant de pourvoir à la charge de chancelier (1). Le roi s'en tint offensé , sachant que l'archevêque de Mayence étoit chancelier de l'empereur en Allemagne , et Tarchevèque de Cologne en Italie : ce qui lui faisoit conclure que ces dignités n étoient point incompatibles, et que Thomas ne renonçoit à la ( hancellerie d'Angleterre que par aversion personnelle pour lui. Mais le principal sujet de leur division fut le différent ÏX)ur la juridiction ecclésiastique. Un prêtre, accusé d'homicide, ayant été pris, fut renvoyé à 1 évêque de Salisbéry, son diocésain , à cause du privilège clérical (2). La preuve ne se trouvant pas complète , l'évêque lui ordonna la purgalion canonique; et, comme il ne put y satisfaire, l'évêque consulta l'archevêque de Cantorbéry, qui condamna le prêtre à être privé de tout bénéfice , déposé et mis dans un monastère pour faire pénitence perpétuelle. Vers le même temps, un chanoine de Bedfort, nommé Philippe de Broie , dit des injures aux officiers du roi, qui en fut extrêmement irrité contre tout le clergé. La plainte en étant portée à l'archevêque , il le lit fustiger publiquement , et le suspendit de ses fonctions pendant quelques années.
Le roi n'en fut pas content, et, ayant assemblé à Londres l'archevêque et les évêques , il leur réprésenta que , pour réprimer les crimes, il étoit nécessaire que les clercs, après avoir été déposés, fussent livrés au bras séculier et soumis aux peines corporelles. L'archevêque et les évêques soutenoient , au contraire , que
(1^ Yila quadrip. lib. l, c. 17. Kad. de Dicel. p.
^li, 60.
(2) MatlU.
Paris, ann.
les canons et la liberté ecclésiastiçiue ne le souffroient pas , et l'archevêque conjura le roi de ne pas introduire cette nouveauté dans son royaume, déclarant qu'il ne la de voit ni ne pouvoit souffrir (1). Alors le roi, indigné de voir les évêques tous d'accord contre lui, leur demanda s'ils vouloient observer les coutumes de son royaume , ajoutant que , puisqu'elles a voient été gardées par tous les prélats du temps de son aïeul, il seroit triste qu'elles fussent condamnées de son temps. L'archevêque, ayant pris l'avis de ses confrères, répondit qu'ils observeroient ces coutumes, sauf leur ordre , c'est-à-dire sauf les droits de l'épiscopat ; et Hilaire, évêque de Chichester, voyant le roi plus aigri de celte réponse , dit de son chef qu'il observeroit les coutumes royales de bonne foi. Mais le roi , sans s'adoucir, le traita avec mépris ; et, se tournant vers l'archevêque et les autres prélats, il dit qu'ils avoient conjuré contre lui , et qu'il y avoit du venin dans cette clause captieuse, sauf notre ordre : c'est pourquoi il vouloit qu'ils promissent simplement et sans restriction d'observer les coutumes royales. L'archevêque répondit : Quand nousvous avons juré fidélité, nousavons promis de vous conserver la vie , les membres et votre dignité temporelle, sauf notre ordre; or ces coutumes sont comprises dans votre dignité. Ainsi nous ne nous obligeons point de les garder en une autre forme que nous ne l'avons déjà promis. Comme le jour baissoit, le roi, fatigué, sortit de la salle en colère, sans saluer les prélats, qui se retirèrent de leur côté; et, en s'en allant, l'archevêque fit de grands reproches à l'évêque de Chichester d'avoir changé , de son propre mouvement , la clause dont ils étoient tous convenus. Le lendemain, le roi retira des mains de l'archevêque les places et les fiefs qu'il avoit en garde comme chancelier, et sortit de Londres secrètement et avant le jour, montrant par ce procédé une grande indignation.
Peu de temps après , Arnoul , évêque de Lisieux, vint en Angleterre pour se réconcilier avec le roi dont il avoit perdu les bonnes grâces, et lui conseilla de diviser les prélats
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. llfii.
pour alToiblir rarchovt^quc : co qui réussit. Le roi gagna premièremonl quelques évèques qui craignoient les effets de son ressentiment , sachant qu'ils lui étoient odieux depuis longtemps; ensuite il en gagna d'autres , qui n'eurent pas la force de lui résister. Ils promirent donc, à l'insu de l'archevôque, d'obéir à la volonté du roi , et il en demeura peu avec ce prélat; encore la crainte les obligeoit à se cacher. Le roi , de son coté, s'efforçoit de gagner l'archev éque par promesses et par par caresses; plusieurs des grands s'entremeltoient pour les réconcilier, et représentoient au prélat les obligations qu'il avoit au roi , les mau\ que produiroit leur division, et l'imprudenre qu'il y avoit de tout perdre pour un petit mot , car il ne s'agissoit que de cette clause : Sauf notre ordre. L'abbé de TAumùne , entre autres , le pressoit , disant avoir charge du pape de le faire consentir au désir du roi, et que ce prince avoit assuré par serment qu'il ne vouloitque sauver son honneur devant les grands par quelqu 'apparence de consentement du prélat. Êntin Thomas alla trouver le roi à Ovford, et lui promit de changer ce mot cpii le choquoit. Le roi parut fort adouci ; mais il vouloit (ju'on lui promît l'observation des coutumes publiquement dans l'assemblée des évéques et des
seigneurs.