XXX. Thomas chassé de Ponligny
Après l'appel interjeté à Chinon et à Londres , le roi de son côté , et l'archevêque du sien , envoyèrent au pape : de qui le roi obtint enfin par ses députés qu'il enverroit deux légats àlatere pour négocier la paix entre lui et l'archevêque (1). Cependant le roi d'Angleterre envoya deux lettres menaçantes au chapitre général de Cîteaux, se plaignant qu'ils avoient reçu Thomas , son ennemi , dans une de leurs maisons , et leur défendant de le garder davantage s'ils ne vouloient pas perdre tout ce qu'ils possédoient dans ses terres, tant deçà que delà la mer (2). Après donc que le chapitre fut fini , l'abbé de Cîteaux luimême vint à Pontigniy, accompagné de l'évoque de Parme , autrefois moine de l'ordre, et de quelques abbés. Ils déclarèrent à l'archevêque, delà part du chapitre, l'ordre qu'ils avoient reçu du roi, et ajoutèrent : Seigneur, le chapitre ne vous chasse pas pour cela, mais il vous prie de considérer avec votre sage conseil ce que vous avez à faire. Le prélat, ayant délibéré avec les siens, répondit aussitôt : Je serois bien fâché que l'ordre qui m'a reçu avec tant de charité souffrit quelque préjudice à mon occasion; c'est pourquoi, quelque part que j'aille , je m'éloignerai promptement de vos maisons. Mais j'espère que celui qui nourrit les oiseaux du ciel aura soin de moi et de mes compagnons d'exil.
Il envoya donner part de cette nouvelle au roi de France, Louis, qui en fut fort étonné, et la communiqua à ceux qui se trouvèrent auprès de lui; puis il s'écria : O religion, religion, où es-tu î Voilà ces gens , que nous croyions morts au [monde , qui craignent les menaces du monde ; et qui , pour des biens temporels qu'ils prétendent avoir méprisés pour Dieu , abandonnent l'œuvre de Dieu , en chassant ceux qui sont bannis pour sa cause. Puis, se tournant vers celui que le prélat avoit envoyé , il dit : Saluez votre maître de ma part, et lui dites hardiment que, quand il seroit abandonné de tout le monde et de ceux qui paroissent morts au monde , je ne l'abandonnerai point; et, quoi que fasse contre lui le roi d'Angleterre, mon vassal , je le protégerai toujours , parce qu'il souffre pour la justice. Qu il me fasse donc savoir en quel lieu de mes états il aime mieux se retirer, et il le trouvera prêt.
Le saint prélat choisit la ville de Sens, tant pour sa situation commode que pour la douceur des habitants et leur honnêteté envers les élran^'ers; et le roi envoya au devant de lui un seigneur qualifié, avec trois cents hommes, pour l'amener de Pontigny. 11 en sortit vers la Saint-Martin, l'an mil cent soixante-six, après y avoir demeuré deux ans; el, comme il prenoit congé de la communauté touchée
(3) I, Kp. J08, p. 168.
(1) Gerv. an. 1169.
(2) Vila II, c. 17.
jusqu'aux larmes, il commença tout d'un coup à en répandre abondamment (1). Sur quoi l'abbé qui l'accompagnoit lui dit : J'admire cette foi blesse dans un homme si ferme ! Vous manque - 1 - il quelque chose pour votre dépense, nous y supplérons selon notre pouvoir?
Ce n'est pas cela, répondit-il; mais Dieu m'a fait connoître cette nuit la fin de ma vie : je mourrai par l'épée. Quoi! répondit l'abbé, vous serez martyr, vous nourrissant délicatement comme vous faites? Et le pressa de lui raconter sa révélation. Je ne vous la dirai point , dit le prélat , si vous ne me promettez de n'en point parler de mon vivant ; et, l'abbé l'ayant promis , il continua : Il m'a semblé cette nuit que j'étois dans une église, où je soutenois la cause de la religion contre le roi d'Angleterre, devant le pape et les cardinaux : le pape m'étoit favorable, et les cardinaux contraires. Quand tout d'un coup sont venus quatre chevaliers, qui, m'ayant tiré de l'auditoire sans sortir de l'église, m'ont écorché le haut de la tête , à l'endroit de ma couronne , ce qui m'a fait une telle douleur, que j'ai cru tomber en défaillance. Ce n'est pas toutefois une telle mort qui m'afflige, au contraire, je rends grâce à Dieu : c'est ce qu'auront à souffrir ceux qui m'ont suivi. Il raconta cette même vision sous le même secret à l'abbé de Vauluisant ; et les deux abbés la racontèrent de même après sa mort.
Thomas, étant arrivé à Sens, y fut reçu avec honneur et joie, par Hugues, qui en étoit archevêque, et par le clergé et le peuple (2). Il logea au monastère de Sainte-Colombe, et y demeura quatre ans, étant défrayé libéralement aux dépens du roi Louis ; et quand ce prince venoit à Sens, après avoir été à l'église, il alloit voir l'archevêque, avec lequel il avoit de longues conversations , et prenoit son conseil sur les matières les plus importantes, comme d'un homme exercé dans les affaires d'état.