XLVII. Plaintes de Thomas au pape et aux cardinaux
Il écrivit cependant au pape une grande lettre , où , après avoir raconté ce qui s'étoit passé à la conférence de Gisors, il se plaint que le roi n'a appelé des évéques d'Angleterre que ceux qui lui étoient les plus opposés , et déclare qu'il ne lui est ni sûr ni possible de subir aucun jugement qu'en présence de sa î'ainleté (2). Il ajoute ensuite : Et, parce que vous êtes charge du soin de toutes les églises, tournez , s'il vous plait , les yeux vers l'Occident, et voyez comment l'Eglise y est traitée; que le cardinal Othon vous dise ce qu'il a vu en Touraine et en JNormandie, et ce qu'il a ouï-dire d'Angleterre. Car, pour ne point parler de l'église de Cantorbéry et de celle de Tours, que le roi traite comme vous savez , il tient en sa main depuis long-temps sept évéchés vacants dans notre province et dans celle de Rouen, et ne permet point qu'on y ordonne d'évêques. Le clergé du royaume est donné en proie à ses satellites. Si nous dissimulons ces désordres, que répondrons-nous à .lésus-Christ au jour du jugement ? Et qui ré« sislera à 1 antechrist, si on souffre si patiemment ses précurseurs? C'est par ces tolérances que les rois dégénèrent en tyrans , et ne laissent ni droits ni privilèges à TEglise, qu'autant qu'il leur plaît. En vain nous proposet-on les exemples des Siciliens ou des Hongrois, qui ne nous excuseront pas au jugement de Dieu.
Mais trois jours après , ayant reçu le mandement des légats, qui suspendoit ses pouvoirs, il écrivit au pape une autre lettre, où il dit (3) : Nous sommes devenus la risée de nos voisins par l'autorité de vos légats, qui n'ont gardé aucune mesure avec nous. Pourquoi , seigneur, avez -vous donné la légaiion à un homme, dont l'entrée vous devoit faire juger de 1 issue de sa commission , qui , dès le commencement, n'a songé qu'à faire sa cour aux princes aux dépens de la dignité de l'Eglise et
(1) II, Ep. 29.
(2) II,Ep.30.
(3) II, Ep. 47,
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
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de la votre ? C'est Guillaume de Pavie dont il parle.
En même temps, Thomas écrivit à tous les cardinaux encore plus fortement, leur disantentre autres choses(l) : En quelle conscience pouvez-vous dissimuler l'injure faite à Jésus-Christ en ma personne, ou plutôt à vous qui devez tenir en terre la place de Jésus-Christ? Feignez-vous d'ignorer que le roi d'Angleterre usurpe tous les jours les biens de TEglise , et détruit sa liberté? Il étend les mains sur tout le clergé sans distinction , emprisonnant les uns, mutilant les autres, leur arrachant les yeux , les contraignant au duel, ou à l'épreuve du feu ou de l'eau. 11 empêche les évéques d'obéir à leur métropolitain , les moindres clercs à leurs prélats , et ceux qui sont excommuniés légitimement de se tenir pour tels. Enfln, il veut ôter à l'Eglise toute sa liberté, à l'exemple de ce grand schismatique , votre persécuteur. C'est l'empereur Fridéric. Si notre roi fait tout cela impunément , que feront ses successeurs ? Que souffriront les vôtres ? Prenez garde que les maux croissent tous les jours , aussi bien que les occasions et les artifices pour les faire. Ne vous fiez ni h la faveur des princes ni aux richesses périssables; faites vous un trésor dans le ciel en secourant les opprimés. Autrement que Dieu nous juge , vous et moi , et tous les compagnons de mon exil; qu'il vous demande compte du sang de ceux qui sont morts pour ma cause , et qu'il venge votre dissimulation et vos injustices. Bon Dieu! quelle vigueur peut-on désormais espérer dans les membres , si elle manque dans le chef? On dit déjà hautement partout qu'on ne fait point justice à Rome des puissants. Cette dissimulation, si vous n'y prenez garde , infectera tous les rois ; le nôtre est déjà venu au point de suivre les Siciliens, ou plutôt de les précéder. Le clergé d'Angleterre s'empresse de venir à sa cour de toutes parts ; les prêtres deviennent courtisans, et, sous ce prétexte , s'engagent au roi par serment, afin qu'ils obtiennent plus aisément dans son royaume les droits qu'il y rétablit à sa volonté. Et ensuite .J Croyez-moi donc, reprenez vos forces, employez le glaive de Saint-Pierre, et vengez l'injure de Jésus-Christ sans épargner personne ; c'est là le grand chemin qui mène à la vie. L'Eglise ne doit pas être gouvernée par la dissimulation et par l'artifice, mais par la justice et la vérité.