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LIVRE SOIXANTE-DOUZIÈME

L Conférence de Montmirail.

Vers la fête de Noël, mil cent soixante-huit, il y eut des propositions de paix entre le roi de France et le roi d'Angleterre, portées de part et d autre par des ecclésiastiques et des religieux , leurs sujets ; et , pour conclure le traité , on marqua une conférence au jour de lEpiphanie de lannée suivante (1). Ce jour donc, les deux rois s'assemblèrent à Monlmirail-au-Maine, et la paix y fut coniirmée. Le roi d Angleterre dit au roi de France : Seigneur, en ce jour, où trois rois ont oiTert des présents au roi des rois , je me mets sous voire protection avec mes enfants et mes états. Alors Henri, son iils aine, s'approcha, et recul du roi de France la seigneurie de la Bretagne, de l'Anjou et du Maine, dont il lui lit hommage, comme il Tavoit déjà fait pour le duché de Normandie 5 son frère Kicliard fut accordé avec Alix , seconde tille du roi de France , et lui ût hommage du duché d'Aquitaine.

Cependant quelques personnes nobles et pieuses , même ceux que le pape avoit envoyés pour faire la paix, persuadèrent à Thomas, archevêque de Cantorbéry, d'adoucir le roi d Angleterre par quelque soumission en présence du roi de France et des seigneurs des deux royaumes, et de remettre entièrement à la discrétion de son roi la décision de leur différent, sans aucune condition, 1 assurant que c'étoit le moyen de rentrer dans ses bonnes grâces. C est qu'il couroil un bruit parmi le peuple, que le roi d'Angleterre vouloit se croiser pour aller à Jérusalem, quand il auroit fait la paix de l'Eglise à son honneur Or, quoique ce fût une feinte de la part du roi, comme il parut clairement depuis, on pressa tellement l archevêque qu'il se laissa persuader.

Etant donc conduit par les médiateurs de la piix , comme les deux rois étoient encore ensemble et altendoient la conclusion du traité , il commença par se prosterner aux pieds du roi d'Angleterre, qui le releva aussitôt (2): Alors le prélat implora humblement la clémence de Sun roi pour l'église d'Angleterre, atlnbuanl à ses péchés le trouble dont elle

1,1) Gervas. Dorob. ann.

(2) Yita quadrip. il, c.

étoit affligée. Puis il ajouta : Seigneur, en présence du roi de France , des prélats et des seigneurs , je remets tout le sujet de notre différent à votre discrétion, sauf l'honneur de Dieu. A ces derniers niots, le roi d'Angleterre s'emporta contre l'archevêque, lui dit des injures et lui fit de grands reproches, le Irailant de superbe et d ingrat , qui , lorsqu'il étoit cbancelier, étoit capable de lui ôter la couronne. L'archevêque 1 écoula en patience, et lui répondit avec tant de modération, que les assistants en étoient contents. Mais le roi d'Angleterre rinterrompit , et dit au roi de France : Seigneur , écoutez , s il vous plait. Tout ce qui lui déplaira , il dira qu'il est contraire à l'honneur de Dieu , et ainsi il s'attribuera tous ses droits et les miens. Mais, pour montrer qui' je ne veux en rien m'opposer à Ibonneur de Dieu , voici ce que je lui offre. H y a eu devant moi plusieurs rois en Angleterre plus ou moins puissants que je ne suis : il y a eu avant lui plusieurs grands et saints personnages arcbevêques de Cantorbéry ; qu il m'accorde ce que le plus grand et le plus saint de ses prédécesseurs a accordé au moindre des miens , et je suis content.

On s'écria de tous cùlés : Le roi s'humilie assez; et, comme Thomas ne disoitmot, le roi de France lui dit avec quelque émotion . Seigneur archevêciue, voulez- vous être meilleur ou plus sage que les saints ? Que craignez-vous? Voilà la paix à la porte. L'arche vêque répondit : Il est vrai que mes prédécesseurs valoient mieux que moi ; chacun d'eux a retranché en son temps quelquabus, mais non pas tous ; ils nous en ont laissé à retrancher pour avoir part à leur gloire. Que si quelqu'un d'entre eux a été trop mou, ce n'est pa> en ce point que nous devons l'imiter. Nos pères ont souffert le martyre pour ne pas taire le nom de Jésus-Christ, et je supprimerai son honneur pour rentrer dans les bonnes grâces d'un homme! Alors les grands des deuv royaumes s'élevèrent contre lui, disant que, par son arrogance, il metloit obstacle à la paix ; et ils ajoutèrent : Puisqu il résiste à la volonté des deux rois, il mérite d être abandonné de l'un et de l'autre.

La nuit termina la conrérrncf^ , et le^ deux rois montèrent promplemeul à cheval , sans

saluer l'archevêque ni recevoir son salut (1). Le roi d'Angleterre en s'en retournant disoit : Je me suis aujourd'hui vengé de mon traître. Les courtisans et les médiateurs de la paix reprochoient en face à Thomas qu'il avoit toujours été superbe, hautain et attaché à son sens, ajoutant que c'étoit un grand malheur pour l'Eglise de l'avoir fait évêque. Thomas gardoit le silence; toutefois, il répondit un mot à Jean, évc'que de Poitiers , Anglois de naissance, son ami particulier, qui lui reprorhoit de détruire l'Eglise. Mon frère, lui dit-il, prenez garde que vous ne la détruisiez vous-même. 11 retourna cou( her à Montmirail , où le roi Louis qui y logeoit aussi n'alla point le visiter, suivant sa coutume : ce qui lit juger que ce prince étoit refroidi à son égard ; et d'autant plus que pendant les trois jours de marche jusqu'à Sens, le roi ne lui envoya personne , et ne lui fournit point sa subsistance à l'ordinaire.

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