II. Le roi Louis console l'archevêque Thomas
Le troisième jour, Thomas étant à Sens avec les siens, comme ils étoient en peine où il se retireroit (2) , il leur dit d'un visage tranquille et gai : On n'en veut qu'à moi , et quand je me serai retiré on ne vous persécutera plus , je m'abandonne à la Providence; et puisque l'Angleterre et la France nois sont fermées, il ne nous convient pas non plus d'avoir recours aux Romains, ce sont des voleurs qui pillent les misérables sans distinction. 11 faut prendre un autre chemin. J'ai ouï-dire que vers la Saône et jusqu'en Provence les gens sont plus humains ; j'irai .là à pied avec un compagnon ; peut-être auront-ils pitié de nous, et nous donneront-ils de quoi vivre jusqu'à ce que Dieu y pourvoie autrement.
l Comme le prélat parloit ainsi , un officier du roi de France accourut , et lui dit que le roi le demandoit. Un des assistants dit : C'est pour nous chasser du royaume. Ne faites pas le prophète, dit l'archevêKjue. Etant arrivés chez le roi , ils le trouvèrent assis , le visage triste , et il ne se leva point devant l'archevêque à son ordinaire , ce qui parut de mauvais augure. Il les invila foiblement à s'asseoir, et ils demeurèrent bmg- temps en silence, le roi ayant la tête penchée et 1 air afUigé: ce qui h'ur faisoit croire qu'il les (htssoil à regret. Enfin il se leva enlondant en larmes et sanglotant, et se j 'ta aux pieds d • Tarchevêque de Canlorbéry, au grand etonnemenl des assistants. Le prélat se pencha pour relever le roi, qui , pouvant à P'iue parler, lui dit : Mon père, vous êtes le seul qui avez vu clair; oui, vous êtes le seul ; nous avons été des aveugles quand nous vous avons cons« illedans voire cause, qui est celle de. Dieu , d abandonnei sans honneur inmr contenter un homnie. Je m'en repens, mon
père , et vivement ; je vous en demande l'absolution. Je vous offre mon royaume à Dieu et à vous, et vous promets que, tant qu'il me fera la grâce de vivre , je ne vous abandonnerai jamais , ni vous ni les vôtres. Le prélat donna au roi l'absolution qu'il désiroit , et sa bénédiction, et s'en retourna plein de joie à Sens, où ce prince le défraya royalement jusqu'à son retour en Angleterre. La réputation de Thomas en augmenta ; on disoit dans tout le pays que c'étoit un grand homme, et qu'il n'avoit point son pareil en courage et en prudence.
Quelques jours après , le roi de France apprit que le roi d'Angleterre avoit déjà rompu les conventions qu'il venoit de faire à Montmirail par sa médiation avec les Poitevins et les Bretons (i ). Ce qui lui fit dire : 0 que l'archevêque de Canlorbéry est prudent de nous avoir résisté à tous pour ne pas faire sa paix comme on vouloit ; nous devrions lui avoir toujours demandé conseil , puisqu'il connoit si bien le caractère d'esprit de ce prince. Le roi Henri de son côté manda au roi Louis : J'admire de quel droit vous protégez contre moi cet archevêque , après qu'en votre présence je me suis humilié comme vous savez, et qu'il n'a pas tenu à moi que je ne lui donnasse la paix, (îu'il a refusée arrogamment et injurieusement. Vous ne devez pas l'entretenir plus long-temps dans votre royaume , à la honte de votre vassal. Louis répondit aux envoyés de Henri : Dites à votre maître que, s'il ne veut pas abandonner les coutumes qu'il dit avoir reçues de ses ancêtres, quoiqu'on prétende qu'elles ne s accordent pas avec la loi de Dieu , je veux encore moins perdre l'ancien droit de ma couronne. Car la France a de tout temps accoutumé de protéger les misérables et les affligés , et principalement de recevoir ceux qui sont exilés pour la justice. J'ai reçu l'archeyêque de Canlorbéry de la main du pape , que je reconnois seul pour seigneur sur la terre ; c'est pourquoi je ne l'abandonnerai ni pour empereur, ni pour roi , ni pour aucune puissance du monde (2).