LIVRE SOIXANTE DOUZIEME
Après demain , si vous voulez , vous assisterez à notre conférence, où vous direz ce qu il vous plaira , et nous vous écoulerons volontiers.
Le soir, un docteur, nommé Bartan, vint trouver Théorien à Finsu du catholique, et lui dit : L'évéque syrien et notre catholique ont conféré tout aujourd'hui sur l'une et les deux natures. Je voudrois savoir, dit Théorien , quelles preuves l'évéque apporte de son opinion. Bartan répondit •• Il n'emploie ni passages ni raisonnements , et ne fait que crier sans ordre et sans rien écouter , pour faire paroître à ses prêtres qu'il dit quelque chose. Quelques jours après, Théorien, étant appelé, monta dans la chambre où ils a voient déjà conféré. 11 y trouva l'évéque syrien assis à la droite du catholique , et à la gauche les évêques arméniens, au-dessus desquels il fit mettre Théorien , car ils lui cédoient la place la plus honorable. Après que l'on eut gardé long-temps le silence. Théorien dit : J'ai appris qu'il y en a qui disent que , si nous confessons deux natures en Jésus-Christ , nous serons nestoriens , et nous admettrons une quaternilé ; et je m'étonne qu'ils n'aient pas compris que Nestorius n'a point été condamné parce qu'il soutenoit deux natures, puisque les pères l'enseignent nettement , mais parce qu'il les soutenoit séparées, et par conséquent deux tils et deux Christs, l'un fils de Dieu et l'autre de la vierge. 11 vint ensuite à la prétendue quaternité, et réfuta cette objection par les paroles de saint Athanase dans la lettre à Epitecte, et par raison montrant que le verbe n a pas pris uni^ nouvelle hypostase , mais qu'il a uni rhumanité à la sienne.
Alors Norsésis regarda l'évéque syrien, et, voyant qu'il lenoit les yeux baissés vers la terre sans les relever , il fit signe à Théorien qui en sourit, et continua de parler. Enfin le Syrien se sentant pressé se leva sans rien dire, et descendit de la chambre avec ses prêtres ; et, comme ils lui demandoient pourquoi il navoit point parle à ce philosophe , il répond t : 11 ne m'est pas permis de pai 1er de ces nvMïcres dans une province étrangère.
Théorien refusa ensuite les monolhélites ; puis, continuant de lire la lettre de JNorsésis à l'empereur, on vint à l'endroit où il disoit que Jésus-Christ avoit été dans le sein de la vierge neuf mois et cinq jours (1) ; et Théorien lui montra que cette addition de cinq jours étoit sans fondement. Il lui fit voir de même qu'ils n'avoient aucune raison solide pour ne laire qu'une seule fête de la Nativité de Jésus- Christ et de son baptême ; et Norsésis convint que ces questions touchant les divers usages desj>g\isos sont peu importantes, pourvu que Ton s accor^k» sur la foi. Thèorien vint ensuite au trisagion, et montra que Taddilion {'2): Crucitié pour nous , introduilo par Pierre le
foulon, a été justement rejetée par l'Eglise catholique et n'a aucun fondement dans les pères. Continuant la lecture de la lettre, on trouva que les Arméniens prétendoient que pour les onctions sacrées ils pouvoient user d'huile de sésame ou blé d'Inde, à cause de la rareté des oliviers en Arménie. Mais Théorien soutint qu'on ne devoit user pour les sacrements que d'huile d'olives , comme pour le saint sacrifice on n'emploie que du vin de vigne , non du cidre ou des autres liqueurs approchantes Norsésis passa encore condamnation sur cet article. Comme ils en étoient là , les prêtres arméniens commencèrent à chanter vêpres hors l'église , selon leur coutume ; et Théorien en ayant demandé la raison, Norsésis dit : Que ceux qui avoient réglé chez eux l'office divin avoient ordonné qu'on ne feroit dans réglist» que la liturgie, pendant laquelle même les prêtres seuls seroient dedans , le peuplai demeurant dehors ; maisqu'oncélébreroit dehors les autres offices ; et il en donna quelques raisons de convenance. Mais Théorien montra , par le concile de Nicée , que de demeurer hors de l'église étoit une peine imposée aux pénitents pour les plus grands crimes , et Norsésis se rendit aussi sur ce point (1).
On lut ensuite, comme ils étoient convenus, la définition de foi du concile de Chalcédoine , on trouva que l'exemplaire arménien étoit conforme au grec , et Théorien satisfit Norsésis sur quelques expressions qui lui paroissoient obscures (2). Alors Théorien, reprenant la définition de Chalcédoine article par article, lui fit voir qu'elle est toute tirée des expressions des pères plus anciens , particulièrement de saint Cyrille ; après quoi Norsésis dit : Je m'étonne comment nos ancêtres ont si impudemment calomnié cette définition. Théorien lui fil encore voir dans le détail toutes les hérésies qui y sont condamnées (3). Après quoi Norsésis ajouta : Je veux maintenant vous découvrir une chose qui a été cachée jusqu'ici. Il y a deux cents ans que vivoit un catholique d'Arménie, nommé Jean, comparable en doctrine et en vertu aux plus grands d'entre les pères , quoiqu il n'eut aucune connoissance des sciences prophanes , même de la philosophie. 11 étoit fort zélé contre les monophysites, et ne cessa de les combattre par ses écrits et par ses discours pendant tout son pontifical. Nous en célébrons la fêle comme d'un saint. Or. j'ai par devers moi un écrit de lui contre le^ monophysites , plein de passages de 1 Ecriture el de raisonnements très-puissants, approuvé par Grégoire, qui a rempli ce siège peu avant moi. Car il a écrit à la fin : Je crois ainsi et j'anathèmalise ceux qui croient le contraire. Si vous voul( z je vous lirai le commencement de cet écrit. Thèorien, ayant ouï cette lecture, pria Norsésis de lui donner une copie de
(2) Sup, l. XM\, n. 31,
(1) P. :i7i. C. 10. t.'f,(:onc.p.505.l)ialp9"H.
{i) Sup. I. ^\vm, n. 21, (3) P. 4^\,
récrit entier et l'emporta à Constanlinople. Norsésis dit ensuite : Je veux faire mon possible pour sauver mes frères , et dès aujourd'hui je commencerai à écrire des lettres à tous les évoques d'Arménie pour convoquer un concile. Je leur proposerai les passages qu'ils croient leur être favorables pour ceux que vous m'avez cités; et d'abord je prendrai le parti des Arméniens , puis je leur découvrirai leur erreur petit à petit et avec beaucoup déménagement; et j'emploierai pour les convaincre l'écrit du catholique Jean , dont je vous ai donné copie. J'espère fermement que nies ouailles écouteront ma voix; mais, si je ne puis les ramener toutes , je ferai avec celles qui me suivront un décret que j'enverrai à l'empereur et au patriarche par les plus considéral3les de mes évêques , souscrit de ma main et de tous les evéques orthodoxes de ma dépendance ; et ce décret portera entre autres choses que nous recevons le concile de Chalcédoine et les pères qu'il reçoit, et que nous anathémalisons ce qu'il condamne, savoir, Eutychès et Dioscore; et de plus Sévère , Timothée Elure et tous ceux qui ont attaqué ce concile. Après que ce décret aura été approuvé synodalemenl à Constanlinople, et que mes prélats seront revenus, j'irai moi-même , si l'empereur l'ordonne , lui rendre mes respects , et au patriarche. Norsésis fit alors sortir tous ceux qui étoient dans la chambre, et, ayant le cœur serré et les yeux baignés de larmes , il dit à Thèorien : Je (conjure notre pieux empereur que , quand im s évêques seront à Constanlinople et auront obtenu la confirmation que j'ai dite , il fasse en sorte que le patriarche étant sur sa chaire peuplant la liturgie, revêtu de ses ornements et tenant à la main la vraie croix , donne sa bénédiction à la nation arménienne en présence de tout le clergé et de tout le peuple ; et prie pour les Arméniens défunts , qui n'cmt péché que par ignorance. Thèorien , attendri du sentiment que témoignoit Norsésis, ne put retenir ses larmes , et, après qu'ils se furent un peu remis, il lui promit de rapporter cette prière à l'empereur, pour lequel Norsésis lui donna une lettre contenant qu'il recevoit le concile de Chalcédoine ; puis il donna sa bénédiction à Thèorien en lui touchant la tête, et le renvoya en paix. Ainsi Thèorien, rendant grâce à Dieu de l'heureux succès de son voyage, revint à Constanlinople.