‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 2218 sur 2407 · LIVRE SOIXANTE-DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SOIXANTE-DOUZIEME

lium de ses mains, et dit : Je ne sortirai point; mais, si vous me cherchez, je vous défends de la part de Dieu , sous peine d'anathème , de faire aucun mal aux miens.

Renaud recula un peu , et , voyant que ses compagnons étoient venus, il voulut donner un grand coup d'épée sur la tête de l'archevêque ; mais un clerc , nommé Edouard Grim , étendit le bras pour recevoir le coup , dont il eut le bras presque emporté (1); le reste du coup porta sur le prélat, abattit son bonnet et le blessa à la tête. Alors Renaud s'écria : Frappez, frappez. Thomas baissa la tête pour le prier, et dit : Je me recommande et la cause de l'Eglise à Dieu , à la Sainte-Vierge , aux saints patrons de cette église, et au martyr saint Denis ; et ce furent ses dernières paroles. Alors il se mit à genoux devant l'autel , les mains jointes; et, levant les yeux, il attendit le second coup, qui entra plus avant jusqu'au cerveau, et fit tomber le prélat prosterné comme en prière ; le troisième acheva de lui couper la tête, qui tomba en devant sur son visage. Enfin, un nommé,lluguesMauclerc enfonça la pointe de son épée dans la tête ouverte, et répandit la cervelle sur le pavé , puis il s'écria : 11 est mort, sortons d'ici. Ainsi mourut Thomas, archevêque de Cantorbéry, dans la cinquante-troisième année de son âge, le mardi vingt-neuvième décembre mil cent soixantedix , sur les cinq heures du soir (2). 11 reçut tous ces coups sans parler et sans faire aucun mouvement des pieds ni des mains.

Pendant qu'on le massacroit dans l'église, d'autres pilloient son palais (3). Ils rompirent les portes et les serrures , enlevèrent ses chevaux , battirent ses domestiques , ouvrirent ses coffres , partagèrent entre eux l'argent , les habits et les autres meubles. Ils emportèrent même les titres de l'église de Cantorbéry, et les donnèrent à Renoul de Rroc pour les porter au roi en Normandie, afin qu'il pût supprimer ceux qu'il trouveroit contraires à ses prétentions.

A la nouvelle de ce meurtre , toute la ville de Cantorbéry fut consternée ; mais les riches, saisis de crainte , demeurèrent dans leurs maisons ; il n'y eut que des pauvres qui accoururent aussiiùt à l'église pleurer leur père. Ils lui baisoient les mains et les pieds , ils ramassoient son sang , dont ils se frottoient les yeux , et y trempoient des morceaux de leurs habits. Ce qui en demeura sur le pavé fut recueilli soigneusement et mis dans un vase très-net pour le garder dans l'église. Les moines mirent le corps sur un brancard devant l'autel , et passèrent la nuit auprès en larmes et en prières (4). Mais, le lendemain matin, on leur vint dire qu'il y avoit hors de la ville une grande troupe de gens armés qui vouloient enlever le corps du saint prélat pour le traîner

(«) C. ii.

par les rues à la queue des chevaux , le pendre au gibet , ou le mettre en pièces et le jeter en quelque bourbier. Les moines , alarmés de ce bruit , résolurent de l'enterrer promptement. Ils fermèrent les portes de l'église , et portèrent le corps dans la chapelle souterraine, oii, l'ayant dépouillé , ils trouvèrent que sous son habit monastique il portoit un rude ciliée , et , ce qui étoit sans exemple , des fémoraux de même étoffe. Ce spectacle attira de nouveau des torrents de larmes, car on avoit ignoré jusque-là qu'il pratiquât cette austérité. On le revêtit par-dessus de ses habits pontificaux, on le mit dans un tombeau de marbre tout neuf qui se trouva dans cette chapelle , et on en ferma les portes soigneusement. L'église demeura interdite pendant près d'une année; on couvrit les croix et on dépouilla les autels comme au vendredi-saint , et les moines récitèrent l'office dans leur chapitre sans chanter.

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