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LIVRE SOIXANTE-DOUZIÈME

après, sans savoir ce changement; et en lui finirent les califes falimites d'Egypte, l'an de l'hégire cinq cent soixante-sept, de J.-C. mil cent soixante-onze , après avoir régné deux, cent huit ans, depuis la conquête deMoez (1). Saladin prit seulement le titre de sultan , et reçut solennellement l'investiture du calife de Bagdad.

Une des réformes qu'il fit au commencement de son règne fut pour diminuer le crédit des chrétiens et des juifs. Depuis plus de deux cents ans , les uns et les autres étoient employés dans les recettes et les fermes des revenus publics, ou dans les fonctions de notaires et d'écrivains du divan; et ils recherchoient plus ces dernières places, parce qu'elles leur altiroient plus d'autorité. Comme elles donnoieiit accès auprès des visirs, et souvent auprès des sultans mêmes , les chrétiens se servoient du crédit de ceux qui exerçoient ces fonctions pour obtenir des évêchés et d'autres dignités ecclésiastiques , malgré les patriarches, qu'ils faisoient souvent déposer à force d'argent ; et les patriarches n'avoient pas de justice à espérer s'ils ne donnoient des sonmies immenses , qu'ils amassoient par des ordinations simoniaques et par d'autres voies criminelles. Il arrivoit quelquefois que , pour éviter la peine de leurs crimes , ils renoncoient à la foi , et faisoient ensuite de grands maux à l'Eglise. Les juifs de leur cùté, abusant du pouvoir de leurs charges, supposoient des crimes aux chrétiens; de sorte que les tribunaux d'Egypte étoient continuellement occupés de ces sortes d'affaires. Les califes et les visirs, qui en profitoient seuls par les amendes et les confiscations , avoient entretenu ces désordres de tout leur pouvoir ; et celte facilité d'enlever aux chrétiens et aux juifs ce qu'ils avoient amassé en plusieurs années, faisoit qu'ils les employoient plus volontiers que les musulmans , auxquels ils n'osoient faire des injustices aussi grossières.

Saladin, dont les sentiments étoient plus nobles, ordonna que les (hrétiens et les juifs seroient à l'avenir incapables de tous ces emplois , et que ceux qui en étoient pourvus seroient obligés de les quitter, au moins dans un certain temps. Ce règlement fut considéré comme une rude persécution ; et plusieurs chrétiens aimèrent mieux renoncer à leur religion qu'à des emplois si lucratifs. Saladin obligea aussi les chrétiens à se distinguer par leur habit, le portant plus court que les musulmans, avec une ceinture par-dessus , et quelque différence au turban. Or, ces chrétiens avoient une extrême aversion pour la ceinture, et avoient souvent donné de grandes sommes pour en être exemptés. Saladin défendit encore aux chrétiens d'aller par la ville sur des chevaux ou sur des mules, de boire du vin en public, de faire hors des églist^s la

(1; Sup. iiv. LMii;U. 5y.

procession du dimanche des Rameaux, de chanter trop haut à l'office divin , et de sonner les cloches. Il fit ôler toutes les croix du haut des églises , qu'il fit enduire de noir, avec défense de les blanchir.

La ceinture , nommée en arabe zojinar^ distingue les chrétiens et les juifs d'avec les musulmans (1). Le premier qui les obligea à la porter fut le calife IMoutevaquel , dixième des Abbassides , l'an deux cent trente-cinq , huit cent quarante-neuf, et cet usage est reste en Syrie et en Mésopotamie, où les nestoriens et les jacobites la portent ordinairement ; ce qui les fait nommer chrétiens de la ceinture. Ils s'en sont fait un honneur, et ont prétendu prouver par l'Ecriture et par les pères que tout chrétien la doit porter, et que les prières faites sans cette marque de religion ne sont pas agréables à Dieu. Une cérémonie de l'excommunication étoit autrefois de couper la ceinture au coupable publiquement.

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