XLII. Royaume de Jérusalem
En ce temps-là , les templiers firent une action plus convenable à des bandits qu'à des religieux {'2). Il y avoit en Phénicie un prince des assassins , qui témoignoit être désabusé de la doctrine de Mahomet, et vouloir embrasser la religion chrétienne. Il envoya un des siens à Amauri 111 , roi de Jérusalem, lui faire des propositions secrètes , dont la principale étoit , que si les templiers, qui avoient des châteaux près de son elat , vouloient remettre deux mille écus d'or que ses sujets lui payoient tous les rns , comme une espèce de tribut, et les traiter désormais charitablement, ils se feroient baptiser. Le roi Amauri reçut avec joie cette ambassade, et leur accorda la décharge des deux mille écus , résolu d'indemniser lui-même les templiers , s'il en étoit besoin. Après donc avoir retenu long-temps l'envoyé du prince des assassins , il le renvoya avec un de ses gardes pour le conduire (3). Mais quand il eut passé Tripoli, comme il étoit prêta entrer sur les terres de son maître, il survint des templiers l'épée à la main , qui tuèrent cet envoyé , sans aucun égard à la foi publique ni à la sauve-garde du roi.
Ce prince l'ayant appris entra dans une furieuse colère , et assembla les seigneurs , qui furent tous d'avis de ne point négliger cette af-
(1) Roger. Annal, p. 522. (2) G. Tyr. xx, c. 31. Gcsla posl niart. c. 9. (.:*) C. 32.
faire , qu'il n'y alloit pas seulement de l'autorité royale , mais de l'honneur du nom chrétien et de l'intérêt de l'Eglise. On envoya donc deux seigneurs au maître des templiers , nommé Eudes de Saint-Amand , pour lui demander satisfaction de cet attentat , que l'on disoit avoir été commis par un certain frère Guillaume Dumesnil , borgne , méchant homme, violent et emporté ; mais qu'il l'avoit fait avec la participation de ses confrères. Le maître du temple répondit qu'il avoit mis le coupable en pénitence, et qu'il l'enverroit au pape en cet état. Que cependant il défendoit de la part du pape que personne ne fut assez hardi pour mettre la main sur ce religieux ; à quoi, suivant son humeur hautaine , il ajouta plusieurs paroles insolentes. Ensuite le roi, étant venu à Sidon , fit tirer par force de la maison des templiers frère Guillaume Dumesnil, qu'il mit en prison à Tyr ; et cette affaire pensa renverser le royaume de Jérusalem, tant ce royaume étoit foible, ou les templiers puissants.
Le roi Amauri se justifia auprès du prince des assassins , à qui il fit connoitre son innocenccj mais la mort, qui l'enleva peu de temps après, ne lui permit pas d'exécuter le dessein qu'il avoit de communiquer cette affaire avec tous les princes pour réprimer les excès des templiers et des hospitaliers. Il n'y avoit pas soixante ans que ces religieux étoient institués, et ils avoient déjà tellement dégénéré , que les écrivains chrétiens et les mahométans, d'ailleurs peu conformes en leurs jugements , s'accordèrent à les dépeindre comme les plus méchants de tous les hommes. Dans leurs brigandages ils n'épargnoient pas plus les chrétiens que les infidèles, avec lesquels ils ne gardoient ni traité ni parole. Le roi Aniauri mourut de dyssenterie le onzième de juillet mil cent soixante-treize, la douzième année de son règne , et la trente-huitième de son âge, et fut enterré près de son frère, dans l'église du Saint-Sépulere (1). Son fils, Baudouin IV, lui succéda à Tàge de treize ans , et fut sacré dans la même église, le dimanche quinzième de juillet , par le patriarche Amauri, assisté de plusieurs prélats. Le comte de Tripoli eut la régence du royaume pendant le bas âge de Baudouin.