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LXI. Concile d'Alby. Manichéens

L'an mil cent soixante-seize, l'archevêque de JNarbonne et plusieurs évêques de sa province tinrent une assemblée où furent jugés des Hérétiques , qui se faisoienl nommer les bons nommes, et qui étoient soutenus par la no- )lesse de Lombers , petite ville à deux lieues l'Alby , depuis ruinée, qu'il ne faut pas confondre avec Lombez en Gascogne, depuis érigée en évêché (1). Ce jugement fut prononcé lar Giraud , évéque d'Alby , suivant lavis des ■uges nommés de part et d'autre, et en présence de l archevêque de Narbonne, des évêques de Nîmes, de Toulouse, d Agde, et plusieurs abbés et personnes distinguées ecclésiastiques et séculières, avec un grand peuple d Alby, de Lombers et d'autres lieux.

Gaucelin, évéque de Lodcve, un des juges choisis, interrogea ces prétendus bons hommes, par ordre de l'évêque d'Alby, qui avoit l'autorité comme diocésain , et leur demanda premièrement s'ils recevoient la loi de Moïse et les autres livres de l'ancien Testament; ils répondirent , devant tous les assistants , qu'ils ne les recevoient point, mais seulement les évangiles et le reste du nouveau Testament. En second lieu , il les interrogea sur leur foi , les invitant à l'exposer; ils répondirent qu'ils ne le feroient point s'ils n'y étoient contraints En troisième lieu, il leur demanda s'ils croyoient que les enfants fussent sauvés par le baptême; ils répondirent qu'ils ne s'expliqueroient point sur cet article, mais qu'ils répondroient par les évangiles et les épîtres. Le quatrième article fut touchant le corps et le sang de Notre Seigneur. H leur demanda où il étoit consacré , par qui , qui le recevoil, et s'il étoit également consacré par un bon et par un mauvais ministre ; ils répondirent que ceux qui le recevoient di-

nement étoient sauvés , ceux qui le recevoient

indignement s'altiroient leur damnation; et ajoutèrent que tout homme de bien , tant clerc que laïque, le consacroit , prétendant toujours ne devoir point être contraints à répondre sur leur foi.

Le cinquième article fut ce qu'ils pensoient du mariage , et si l'homme et la femme, usant de la liberté qu'il donne , se pouvoient siiuyer ; ils ne voulurent répondre autre chose , sinon que cette liberté est accordée à cause de la fornication, sur quoi ils citèrent saint Paul (2). Le sixième article fut de la pénitence , si elle étoit salutaire à la fin de la vie, si les gens de guerre blessés à mort pouvoient se sauver par ce moyen ; si on devoit confesser ses péchés aux prêtres ou aux laïques indifféremment, et de qui parle saint Jacques quand il dit (3) : Confessez vos péchés les uns aux autres. Ils répon-

(1) Tom. 10, Ep. 1470.

Roger. Hoved.p. 1. '>.">. Calel.

Langued. I. 2, p. 300.

(2) l,Cor. VII, 2.

Çà) Jac V, 10.

dirent qu'il suffîsoit aux malades de se confesser à qui ils voudroient, et ne voulurent rien dire sur les gens de guerre, parce que saint Jacques ne parle que des malades L'évêque leur demanda encore si la contrition du cœur et la confession de la bouche suffisoient, et s'il n'étoit

{)as nécessaire d y ajouter la satisfaction par es jeûnes, les macérations et les aumônes. Ils répondirent que saint Jacques ne parloit que de la confession , qu'ils ne vouloient pas être meilleurs que cet apôtre, ni rien ajouter du leur, comme font les évêques.

Ils dirent encore beaucoup de choses sur quoi on ne les interrogeoil point , savoir, qu'on ne doit faire aucun serment, suivant ce que dit Jésus-Christ dans l'Evangile, et saint Jacques dans son épître (1) ; que saint Paul marque les qualités que doivent avoir les évêques et les prêtres. Si on ne les ordonne pas tels, ce ne sont ni des évêques, ni des prêtres, ni des loups ravissants, des hypocrites et des séducteurs, qui aiment les salutations et les premières places, et qui se font appeler docteurs et maîtres, contre le précepte de Jésus-Christ, portant des habits blancs et des anneaux d'or aux doigts, ce qu'il n'a pas ordonné (2). A quoi ils ajoutèrent plusieurs autres reproches injurieux , concluant qu'on ne devoit point leur obéir, parce que ce n'étoient que des mercenaires et des prêtres semblables à ceux qui livrèrent Jésus-Christ. Ces discours furent réfutés par l'archevêque de Narbonne, l'évêque de Nîmes, l'abbé de Sendras et l'abbé de Fontfroide, qui citèrent plusieurs autorités du nouveau Testament ; et, après que l'on eut ouï ce qui avoit été dit de part et d'autre, on fit silence, et l'évêque de Lodève prononça ainsi la sentence définitive :

Moi , Gaucelin , évéque de Lodève, par ordre de l'évêque d'Alby et de ses assesseurs, je juge que ces prétendus bons hommes sont hérétiques, et je condamne la secte d'Olivier et de ses compagnons, qui est celle des hérétiques de Lombers, quelque part qu'ils soient. Ensuite il rapporta les autorités du nouveau Testament, par lesquelles ils étoient convaincus d'hérésie, dont voici les principales. Sur le premier article, Jésus-Christ dit: Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir. Si vous croyiez à Moïse, vous me croiriez aussi. Et encore : Il leur expliquoit les Ecritures , commençant par Moïse. Dans la transfiguration , Moïse et Elie parurent avec lui pour lui rendre témoignage. Sur le second article, l'évêque prouva la nécessité de confesser la foi , parce que saint Paul dit : On croit de cœur pour la justice, et on confesse de bouche pour le salut, et saint Pierre veut que nous soyons toujours prêts à rendre compte de notre espérance à quiconque nous le demande. Aussi , quand Jésus-Christ lui demanda et aux autres apôtres ce qu'ils disoient de lui , il répondit

(1) Mallh. V, 34. Jac. v,12. (î) Malth. xxiii, 1.

HISTOIRE DU CHRISTIAJNISME

[ Ande J.-C.lt76.

au nom de tous : Vous êtes le Christ , le fils du Dieu vivant; et sainte Marthe, interrogée sur sa foi, fit une semblable réponse (1). Par-là on convainquoit de mensonge ces hérétiques , qui se vantoient de ne point mentir, car c'est une espèce de mensonge que de se taire quand on doit parler. Sur le troisième article, qui étoit du baptême des enfants, saint Paul dit : Dieu veut que tous le? hommes soient sauvés ; or , ils ne le peuvent être sans le baptême , puisque Jésus-Christ dit : Si quelqu'un n'est pas régénéré par l'eau et le Saint-Esprit, il n'entrera point dans le royaume des cieux; donc, exclure les enfants du baptême, c'est les exclure du salut, contre la volonté de Dieu (2). Il est vrai qu'il est impossible de plaire à Dieu sans la foi ; mais si on demande par la foi de qui les enfants sont sauvés, nous disons que c'est par la foi de l'Eglise ou de leurs parrains , comme le paralytique fut guéri par la foi de ceux qui le présenloient , et la fille de la Cananée par la foi de la mère. Sur le quatrième article de l'eucharistie , elle est consacrée par la vertu des paroles de Notre Seigneur : Ceci est mon corps , ceci est mon sang; sa consécration ne dépend donc point du mérite ou de la dignité du ministère. Or , il paroît, par plusieurs passages de saint Paul, que les évêques, les prêtres et les diacres sont , dans l'Eglise, des ministres de la parole et des sacrements.

Quant au cinquième article du mariage , Jésus-Christ a honoré les noces de sa présence et de son premier miracle, et il a dilque l'homme ne doit point séparer ce que Dieu a joint. Saint Paul a dit que celui qui marie sa fille fait bien , et a défendu aux mariés de se refuser le devoir conjugal (3). Il dit encore : Je veux que les jeunes veuves se marient , et qu'elles aient des enfants. Sur l'article de la pénitence, l'évêque montra que la puissance de lier et de délier a été donnée aux prêtres par ces paroles de Jésus-Christ : Tout ce que vous aurez lié sur la terre , et le reste ; et par celles de saint Jacques : Si quelqu'un est malade, qu'il appelle les prêtres de l'Eglise. Enfin il soutint que les prétendus bons hommes étoient de ces séducteurs ignorants et indociles que saint Paul avoit prédits 4). Ils répondirent que c'étoit l'évêque lui-mêmp qui éloit un hérétique, un hypocrite et un faux pasteur, et qu'ils étoient prêts de le montrer par l'Evangile et les épitres. L'évêque , de son côté, soutint que sa sentence étoit juridique, et qu'il étoit prêt de le prouver dans la cour du pape Alexandre ; en celle du roi de France , Louis ; en celle de Raymond, comte de Toulouse, ou de Constance , son épouse , sœur du roi Louis ,

(1) Matlh. V, 17. Joan.

V, 46. Luc. XXIV, 27. Rom.

X, 10. 1 Pet. ni, 15. Malth.

XVI, Can. XI, 27.

(2) Tira. ii> 1. Joan. m, 5. Hcbr. XI, Q.

(3) Joan. Il, Mallh. xix, 6. Cor. VII , 38. 1 Tim. V,

{i) Mallh. x!V, 19. Jac V, i. 2 Tim. VI, 1.

qui étoit présente , et en celle de Trincavel , vicomte de Béziers, qui étoit aussi présent.

Les prétendus bons hommes , se voyant ainsi condamnés, s'adressèrent au peuple, et firent une profession de foi qui étoit catholique , déclarant expressément qu'il faut croire de cœur et confesser de bouche ; que le corps de Jésus- Christ ne doit être reçu que dans l'Eglise, ni consacré que par un prêtre, soit bon, soit mauvais ; que les enfants sont sauvés par le baptême; que l'usage du mariage est permis , et que l'on doit recevoir la pénitence du prêtre. Mais quand l'évêque de Lodéve leur demanda s'ils vouloient jurer que telle fût leur croyance, ils répondirent : Qu'absolument ils ne juroient point, parce que ce seroit contrevenir à l'Evangile et aux épitres. Sur quoi l'évêque prononça de nouveau qu'ils étoient hérétiques en cet article même, et, qu'étant dilTamésel notés d'hérésie, ils dévoient s'en purger par serment, s'ils vouloient rentrer dans 1 Eglise. 11 montra ensuite que le serment est permis, par ce qui est dit dans l'Apocalypse, que 1 ange jura par celui qui vil dans les siècles des siècles; et saint Paul dit : Que Dieu jura par lui-même, n'ayant personne plus grand que lui par lequel il put jurer ; et lapôtre luimême prend souvent Dieu à lémoin, ce qui est un serment (1). Les hérétiques dirent que l'évêque d'Albi leur avoit promis de ne les point contraindre à jurer ; mais il le nia. Alors cet évêque se leva, et dit : Je confirme et j'approuve la sentence que vient de prononcer Gaucelin, évêque de Lodève, comme donnée par mon ordre; et je défends aux chevaliers de Lombers de protéger ces hérétiques , en vertu du traité qu'ils ont fait avec moi. L'abbé de Castres et trois autres qui avoient été choisis pour juges confirmèrent aussi la sentence; enfin elle fut souscrite par les assistants, et nommément par Pons, archevêque de JNarbonne; Arnaud, évêque de JNîmes; Gaucelin, de Toulouse; Guillaume, d'Agde; Raymond, abbé de Saint-Pons ; Henri , abbé de Gaillac , et quelques autres ecclésiastiques distingués. Entre les laïques, Trincavel, vicomte de Béziers ; Constance , comtesse de Toulouse ; Sicard, vicomte de Lautrec. Il est évident, par ce récit tiré des actes originaux , que ces hérétiques, nommés depuis albigeois, étoient des manichéens , puisqu'ils rejetoient l'ancien Testament et condamnoient le mariage.

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