‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 2264 sur 2407 · XIII. Manichi^ens en Albigeois · texte numérisé non relu

XIII. Manichi^ens en Albigeois

Henri , abbé de Clairvauv , obtint la permission de s'en retourner, à cause du chapitre général de son ordre qui approchoit , mais à condition de passer dans le diocèse d'Alby avec Renauld , évêque de 13alh, et d'admonester Roger de Beders, seigneur du pays, de délivrer l'évêque d'Alby, qu'il tenoil prisonnier sous la garde des hérétiques, et de les chasser de tout l'Albigeois. L'abbé de Clairvauv et l'évêque de Bath étant donc entrés dans cette province, qui étoit le principal refuge de l'hérésie , Roger se retira dans des lieux inaccessibles; mais l'évêque et l'abbé vinrent à un château très-fort , où sa femme demeuroitavtH" grand nombre de domestiques et de gens de guerre, et dont tous les habitants éloient hérétiques ou fauteurs. Les deux prêtais leur prêchèrent la foi , sans qu'ils osassent rien répondre, et déclarèrent Roger traître, hérétique et parjure, p )ur avoir violé la sûreté promise à l'évêque. Knlin , ils rexconmuinièn'iit publiquement et le délièrent , c est à-dire lui déclarèrent la guerre de la part du pa|)e et des deux rois , en présence de sa fenmie et de ses chevaliers.

L'évêque de Bath , accompagné du vicomte de Turenneet de Kaymond de Caslelnau, trou\ a dans l Albigeois deux autres chefs des hérétiques, nommés Raymond de Raimiac et Bernard de Raymond , qui se plaignoient d avoir été proscrits injustement par le comte de Tou louse et les autres seigneurs, et offroient de venir en présence du cardinal-légal , et y soutenir h'ur créance, si on leur donnoit sûreté pour aller et revenir (1). L'évêque et les deux seigneurs la leur promirent , pour ne pas scandaliser les foiblt^s si on refusoit d'entendre ces deux prélendus docteurs. Ils vinrent donc à Toulouse, où le cardinal Pierre de Saint-f^hrysogone et l'évêque de Poitiers, aussi légat du pape , avec le comte de Toulouse et environ trois cents personnes, tant clercs que laïques, s'assemblèrent dans léglise cathédrale de Saint- Etienne.

{!) Dp. Pel. Gard. ap. Roger, p. 1575.

Les légats ayant ordonné aux deux hérétiques de déclarer leur créance , ils lurent un papier où elle étoil écrite fort au long. Le légat Pierre , y ayant remarqué quelques mots qui luiétoient suspects, les invita à s'expliquer en latin , parce qu'il n'entendoit pas bien leur langue , et que les Evangiles et les épîtres sont écrits en latin: or, c'étoient les seuls textes dont les hérétiques prétendoient appuyer leur créance. Ils parloient la langue du pays, que le petit peuple y parle encore, et que nous appelons Gascogne, au lieu que les légats et les autres prélats pour la plupart parloient françois. Mais ces hérétiques ne savoient point de latin , ce qui parut en ce qu'un d'eux, l'ayant voulu parler, put à peine dire deux mots de suite , et demeura court ; en sorte que, pour s'accommoder à leur ignorance , il fallut parler en langue vulgaire des mystères de la religion , ce qui paroi ssoît absurde ; car nos langues vulgaires, venues du latin , étoient encore si imparfaites, qu'à peine osoit on les écrire ou les employer en des matières sérieuses.

Raymond et Bernard renoncèrent donc aux deux principes , et confessèrent publiquement qu'il n'y a qu'un Dieu créateur de toutes choses : ce qu'ils prouvèrent même par le nouveau Testament. Ils confessèrent qu'un prêtre, soit bon , s(jit mauvais, peut consacrer l'eucharistie, et que le pain elle vin y sont véritablement changés en la substance du corps et du sang de Jesus-Christ ; que ceux qui n^çoivenl notre baptême, soit enfants, soit adultes, sont sauvés , et que personne ne peut être sauvé sans l'avoir reçu , niant qu'ils eussent aucun autre baptême ou imposition des mains. Ils reconimrenl encore que l'usage du mariage ne nuit |)oint au salut , que les évêques, les prêtres , les moines, les chanoines, les ermites, les templiers et les hospitaliers se peuvent sauver ; qu'il est juste de visiter avec dévotion les églises fondées en l'honneur de Dieu et des saints, d'honorer les prêtres , leur donner les dîmes et les prémices, et s'acquitter des autres devoirs paroissiaux; enfin, qu'il est louable de faire des aumônes aux églises et aux pauvres. C'est qu'on les accusoit de nier tous ces articles.

Ensuite on les mena à l'église de Saint- Jacques, où , en présence d'une multitude innombrable de peuple , on lut dans le même papier leur confession de foi écrite en langue vulgaire; et, comme elle paroissoit catholique, on leur demanda encore si elle étoit sincère , et ils répondirent qu'ils croyoient ainsi , et qu ils n'avoient jamais rien enseigné de contraire. Alors le comte de Toulouse et plusieurs autres, tant clercs que laïques , s'élevèrent contre eux avec zèle, les accusant de mensonge. Les uns déclarèrent leur avoir ouï-dire qu'il y avoit deux dieux , un bon et l'autre mauvais : un bon, qui avoit fait seulement les choses invisibles, immuables et incorruptibles; un mauvais, qui avoit fait le ciel, la terre, l'homme et les au-

tres choses visibles. D'autres soutinrent leur avoir ouï prêcher que le corps de Jésus-Christ n'est point consacré parle ministère d'un prêtre indigne ou criminel. Plusieurs témoignèrent qu'ils leur avoient ouï-dire que l'homme et la femme, se rendant le devoir conjugal, ne pou voient être sauvés. D'autres leur soutenoient en face qu'ils avoient dit que le baptême ne sert de rien aux enfants, et plusieurs autres blasphèmes abominables.

Comme Raymond et Bernard disoient que c'étoient de faux témoins, on les pressa de confirmer par serment leur confession de foi ; mais ils le refusèrent , disant que Notre Seigneur, dans l'Evangile, défend absolument de jurer. On leur représenta que saint Paul dit que le serment est la fin de toute dispute , et qu'il re* lève le serment de Dieu touchant le sacerdoce de son fils (1 ). On allégua plusieurs autres passages de l'Ecriture, pour montrer qu'il est permis de jurer à cause de la foiblessede ceux que nous voulons persuader. Enfin , ces hérétiques ne s'aperçoivent pas qu'ils avoient euxmêmes apposé un serment dans la confession de foi qu'ils avoient donnée par écrit, en disant : Par la vérité, qui est Dieu, nous croirons ainsi. Et ils ne savoient pas que c'est jurer que d'appeler en témoignage de nos discours la vérité et la parole de Dieu , comme fait l'apôtre quand il dit : Nous vous disons par la parole de Dieu ; et ailleurs (2) : Dieu m est témoin. Ce sont les réflexions du légat Pierre dans la lettre dont est tiré ce récit. Raymond et Bernard parurent suffisamment convaincus par tant de témoins, et plusieurs autres se pré{)aroient encore à déposer contre eux ; toutefois, pour user de miséricorde , suivant l'esprit de i'Egfise, le légat les exhorta à abjurer leur hérésie , et se faire absoudre de l'excommunication prononcée contre eux par le pape , par les archevêques de Bourges et de Narbonne, l'évêque de Toulouse et le légat lui-même. Mais ils le refusèrent, et demeurèrent dans leur endurcissement. C'est pourquoi les deux légats les excommunièrent de nouveau , avec les cierges allumés , en présence de tout le peuple, furieusement animé contre ces hérétiques, comme il le marquoit par ses acclamations continuelles. C'est ce que témoigne le légat Pierre dans sa lettre adressée à tous les fidèles, où il leur enjoint d'éviter Raymond et Bernard et leurs complices, comme excommuniés et livrés à Satan, et de les chasser de leurs terres. Le comte de Toulouse et les autres seigneurs du pays promirent par serment , devant tout le peuple, de ne point favoriser les hérétiques.

XIV. Fin de saint Anttielme, évêque de Bellay. Cette année mil cent soixante-dix-huit fut

r) Malth. v, 34. Heb.

i VI, 0, Ps. CIX.

(2) 1 Tbess. IV, li.Bom.

■Il

HISTOIRE DV CHRiSTIAJVISME.

la dernière de saint Anlhclme, évéquo de Bellay. Depuis son êpisœpat, ilajoula plutôt à ses austérités corporelles qu'il n'en diminua. Il faisoit l'offic e divin , non dans sa chapelle, mais dans la cathédrale avec les chanoines, pour s en acquitter avec plus de dignité. 11 disoit la messe presque tous les jours, ce qui ne lui etoil auparavant permis que rarement. Ce sont les paroles de l'auleur de sa vie. C'( st que chez les chartreux il n y avoit ^uèn^ , même le dimanche, que la messe conventuelle, comme font entendre les staîuts de Guignes (1). Anthelme eut grand soin de purifier son clergé, et après les exhortations charilables il déposa SIX ou sept prêtres concubinaires.

Humbert, comte de Savoie, avoit fait emprisonner un prêlre, que le saint évéque fit délivrer malgré le prévôt; et, comme il s'enfuyoïl, les gens du prévôt le tuèrent. De plus, le comte avoit des prétentions sur quelques terres de l'Eglise, qu'il disoit être de son domaine; Anthelme l'exhor toit à s'en désister et à faire satisfaction pour le meurtre du prélre sous peine d'excommunication ; mais le comte le menaça de son côté, disant qu il avoil privilège du pape pour ne pouvoir être excommunié. Anthelme ne laissa pas de l'excommunier et en sa présence; ce qui le lit entrer en fureur , et les assistants disoient qu'une telle témérité méritoit la mort. Mais le prélat , loin de s'en effrayer, répéta l'excommunication en termes plus forts, s'estimant heureux s'il eut souffert le martyre pour une si bonne cause (2). Le comte se plaignit au pape de Tinfraction de son privilège, et le pape ordonna a saint Pierre de Tarentaise, qui vivoit encore, et à un autre évéque, de faire absoudre le comte, ou de l'absoudre eux-mêmes au n fus de 1 évéque de Bellay, dont il connoissoit la lermeté. Les évêques s'acquittèrent de leur commission, et pressèrent Anihelme d'obéir au pape et d'apaiser le prince ; mais il répondit : Celui qui est lié justement ne doit point être délié qu'il n'ait satisfait par la pénitence a celui qu'il a offensé. Saint Pierre lui-même n'a pas reçu le pouvoir de lier ou de délier, ce qui ne le doit pas être. Soyez donc assurés que je ne me relâcherai point de la sentence que j'ai prononcée. Les deux prélats se retirèrert sans oser passer oulre ; mais le pape 1 ayant appris, donna l'absolution au comte' et le fit savoir à Anthelme.

Il en fut tellement touché, qu'il quitta son siège et se retira dans sa cellule de la Chartreuse: mais, sur les plaintes de tout le pays le cierge de Bellay obtint des lettres du pape en vertu desquelles il le fit revenir; et le comte de Savoie ne se tint point absous, et n'osa entrer dans l'Eglise, jusqu'à ce que s'etant humilié devant le saint prélat , il reçut son absolution. Comme il ne se cord'^eoil

[AntJeJ.-C. 117S.

AndeJ.-C.ii78.

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