XXVII. Joachim, abbé en Calabre
Durant ce même séjour, le roi Richard entendit parler de Joachim , abbé de Curace en Calabre , de l'ordre de Cîteaux , qui étoit en grande réputation pour sa science et sa vertu, et passoit pour avoir le don de prophétie. Richard le fit venir à Messine et l'écoutoit avec plaisir, principalement en ses explications sur l'Apocalypse (3). L'abbé Joachim disoit que la femme revêtue du soleil est l'Eglise , que le dragon qui 1 attaque est le diable , et les sept têtes les sept principaux persécuteurs, Hérodes, ]\éron , Constantius , Mahomet , Melsemut , Saladin et l'antechrist. On ne sait qui est ce Melsemut. Les cinq premiers éloient , selon lui , ceux que saint Jean dit qui sont tombés , Saladin celui qui subsiste, et l'antechrist celui qui n est pas encore venu (4). Il ajoute que Saladin perdroit bientôt Jérusalem et la terre sainte. Le roi Richard lui demanda quand ce seroit. L'abbé Joachim répondit : Sept ans après la prise de Jérusalem par Saladin. Pourquoi donc, reprit le roi, sommes-nous venus sitôt ? Votre arrivée, dit l'abbé, est fort nécessaire 5 Dieu vous donnera la victoire sur ses ennemis, et rendra votre nom célèbre sur tous
(1 Chr. Ric.deS.Germ.
to. :i, liai Sac. p. 00.5.
(2; Rog. p. 070, 081,
(3j Rog. ibid. Apoc. xn, (4j Apoc. XVII, 10.
HISTOIRE DU CHRJSTiANISME.
les princes de la terre. Il ajouta que l'antechrisl éloit déjà néà Rome, et qji il seroit élevé sur le saint-siége , et donna plusieurs autres explications sur celle partie de l'apocalypse. Toutefois , Gauthier , archevêque de Rouen , Girard d'Auch et plusieurs autres prélats et savants ecclésiastiques contredirent ce qu'il avançoit touchant lantechrist, et s'efforcèrent de prouver le contraire. C'est ainsi que cette conversation est rapportée par Rorer d'Hoveden, dans sa relation du voyage de Richard , qui paroît d'ailleurs très-exacte. Il est vrai quon ne trouve rien de semblable dans l'explication de l'Apocalypse donnée par l'abbé Joachini, ni dans ses autres écrits, mais il peut les avoir composés depuis et s'être corrigé , voyant que les événements ne répondoient pas à ses prédictions (1).
Joachim étoit né en Calabre, à Célique, près de Cosence (2) , et en sa jeunesse avoit fait le voyage de Jérusalem en habit de religieux ; au retour étant encore en Syrie, il logea chez une veuve qui le voulut corrompre ; mais, s'étant aperçu de son mauvais dessein , il laissa le lit qu'ellelui avoit préparé, et, ayant passé la nuit en prière, s'enfuit dès qu'il fut jour; aussi eut-il toute sa vie un grand zèle pour la pureté. Etant revenu en Calabre , il ontra dans le monastère deSambucine, de l'ordre deCiteaux, sans y faire profession, et la fit ensuite dans celui de Curace, du même ordre. Il en fut élu abbé, et, ayant inulilemenl vouîu se cacher, il accepta cette charge par les instances de l'archevêque de Cosence, de l'abbé de Sambucine et des personnes les plus considérables du pays (3). Mais, comme il avoit un attrait tout singulier pour s'appliquer à la méditation et à l'explication des saintes Ecritures, il alla trouver le pape Lucius IIÏ , la seconde année de son ponliticat, qui étoit l'an mil cent quatrevingt-deux, et en obtint la permission d'expliquer 1 Ecriture sainte, et quelque temps après lui présenta son ouvrage , de la concorde de 1 ancien et du nouveau Testament. Il travailla aussi dès l«)rs à l'explication de l'Apocalypse , et conlinua ses ouvrages par l'autorité du pape. Enfin, Clément III l'exhorta à les achever, et à venir ensuite les lui apporter et les soumettre à Texamen du saint-siége. C'est ce qui paroît par la lettre du pape du dix-huitième de juin, la première année de son pontificat, qui est l'an mil cent quatre vingl-huil. Il déchargea même Joachim de l'abbaye de Curace, et lui pt rmit de se retirer où il voudroit pour vaquer plus librement à la composition de ses livres.
Alors Vabbé Joachim se retira avec Reinier, son disciples, dans les montagnes de Calabre, aux environs de Cosence , en un lieu nommé Flore, où d'abord il se bAlil un oratoire et
(1) V. Boll. loin. 18, p. (2) Vilaap. Boll.c I. t. 173. 18, p. 95.
Çà) C. 2, 3, 4.
L An de J-Clloi.
une cellule; puis, le nombre de ses disciples étant augmenté, il y fonda vers l'an mil cent quatre-vin-l-neuf un nouveau monastère dont l'observance étoit plus étroite que celle de Citeaux , et qui devint chef d'une conn^régation parliculière (1). Ce monastère fut d'abord protégé par le roi Guillaume le bon • mais ensuite l'abbé Joachim fut inquiété par Tancrède, dont les ofliciers prétendoient que le lieu appartenoit au domaine. Tancrède lui offrit le monastère de iVlatine, prés la ville épiscopale de Saint-Marc. Mais Joachim le refusa, ne voulant pas profiter du Iravail des autres; et le roi défendit de l'inquiéter davan-
LiVKE SOIXANTE-QUATORZIEME.
tage.
I^uc, depuis archevêque de Cosence, qui avoit connu particulièrement l'abbé Joachim , en a rendu ce témoignage (2) : La seconde année du ponliticat de Lucius, c'est-à-dire l'an mil cent quatre-vingt-trois, je vis la première fois à Casemaire, un homme nommé Joachim , alors abbé de Curace. 11 étoit moine de la maison de Sambucine, fille de Casemaire ; c'est pourquoi il y étoit aimé et honoré, mais encore plus à cause du don de sagesse et d intelligence qu il avoit reçu de Dieu. Alors il commença de découvrir au pape et à son c(msistoire la connoissance qu il avoit des Ei ritureset la concorde des deux Teslamenls ; il en obtint la permission décrire, et commençai
le faire. Or, je m élonnoisde voirqu'un homîne, d'un si grand nom et si puissante parole, portoit de vieux habits très-pauvres et brûlés par les bords, mais je connus depuis que, pendant toute sa vie, il n'eut aucune attention à la manière dont ij étoit vêtu. Il demeura à Casemaire environ un an et demi, dictant et corrigeant ensemble le livre sur l'apocalipse et la concorde. Et il commença en même temps le livre du psallérion à dix cordes.
L'abbé me donna à lui pour lui servir de secrélaire; et j'écrivoisjour et nuit dans des cahiers ce qu il dicloii et corrigeoit sur des brouillons, avec deux autres moines, ses écrivains. Je lui servois aussi la messe , admirant Joules ses manières; car, quand il bènissoit l'hostie, il levoit la main plus haut que les autres prêtres, et faisoit toutes les cérémonies avec plus d'attention. En cette aciion, son visage, ordinairement pâle, changeoit de couleur, et paroissoil angelique. Il disoit la messe tous les jours, pendant les octaves de Pâques et de 11 Penlecùle. Il avoit grand soin de la propreté de l'aulel. Son visage s'animoit de même quand il nous prêchoiten chapilre, ce qu'il faisoit souvent par commission de l'abbé. Il commençoit d'un ton assez bas, l'élevoit peu à peu, conlinuoit avec force et vivacité, faisant une telle impression, qu'on ne le trouvoit jamais tiop long. Il passoit les nuits à écrire et à prier, sans manquer à lolfi e de la
An de J.-C. ll\)i. ]
communauté, ni s'y endormir. 11 nesemettoit iKjint en peine de la qualité ni de laquanlile de la nourriture. 11 avoit un zèle merveilleux pour la chasteté, de quoi plusieurs evêques et plusieurs moines lui rendoient témoignage. Je l'ai vu quelquefois à genoux, les mains et les veux levés au ciel, parlant à Jesus-Christ comme s'il l'eût vu face à face. J'ai passé avec lui un carême, pendant lequel, hors les dimanches et les fêtes, il neprenoit tous les jours qu'un peu de pain et d'eau : et plus il laisoil d abstinence, plus il paroissoil avoir de lorce
et de ""aielè
Étant abbé de Curace, il alloit souvent nettoyer lui-même l'infirmerie, faire les lils, visiter la cuisine et pourvoir à tous les besoins des malades. En voyage, il descendoit quelquefois d- cheval et y faisoit monter son v' aie t pour le délasser : dans un grand hiver il donnoil aux pauvres jusqu'à ses habits. Il exercoit l'hospitalité libéralement; il n'y avoit que ses parents à qui il étoit dur, et ne leur donnoit jamais rien. Il se plaisoit au travail des mains, principalement en commun, et s en acquilloit avec une force incroyable , ayant un corps robuste, qui souffroit aisément le froid, le chaud, la faim et la soif. Tel etoit l'abbé Joachim, suivant le témoignage de l'archevêque de Cosence.