XLII. Troisième voyage de Charles à Rome
Le roi Charles, cependant, étoit venu pour la troisième fois en Italie, où il avoit passé l'hiver. De Rome il alla à Capoue pour réduire à son obéissance Arigisc , duc de Bénévent, et le reçut à composition, voulant éviter la ruine des évéchés et des monastères (1). En ce voyage, il accorda des privilèges à plusieurs églises, savoir, au monastère de Saint-Vincent près du Vulturne, à celui du mont Gassin et à la cathédrale de Bénévent (2). Il revint à Rome , et célébra avec le pape la fête de Pâques , qui fut le huitième d'avril , cette année sept cent quatre-vingt-sept (3). Il ajouta, à la donation qu'il avoit faite au pape, les villes qu'il venoit de prendre sur le duc de Bénévent, savoir, Sora, Arces, Aquin, Arpi, Théano et Capoue.
Tassillon , duc de Bavière , envoya à Rome un évéque et un abbé prier le pape de faire sa paix avec le roi, justement irrité contre lui (4). Le roi, à la prière du pape, s'y accorda ; mais les ambassadeurs de Tassillon déclarèrent qu'ils n'avoient point de pouvoir pour régler les conditions du traité; et le pape, mal content de ce procédé, prononça analhème contre Tassillon et ses complices, s'il ne tenoit les serments qu'il avoit faits au roi , et déclara qu'en ce cas le roi et son armée ne seroient coupables d'aucun péché pour les homicides, les incendies et les autres maux qui arriveroient en Baviùie. C'est la première fois que j'ai observé, où un pape ait prononcé sur la justice d'une guerre.
Pendant les fêtes de Pâques il s'émut une dispute entre les chantres romains et les gaulois (5). Ceux-ci prétendoient que leur chant étoit plus beau ; les Romains soulenoient qu'ils l'avoient conservé tel que saint Gréj^oire l'avoit enseigné, et que les Gaulois l'avoient corrompu. La dispute étant venue devant le roi , les Gaulois , fiers de sa protection , chargeoient de reproches les Romains , qui au contraire, se Gant à leur capacité et à l'autorité de saint Grégoire, les traitoient d'ignorants et de rustiques. La dispute ne unissant point , le roi dit à ses chantres : Dites-moi quel est le plus pur de la source ou des ruisseaux? Ils convinrent que c'étoit la source. Et il reprit : Retournez donc à la source de saint Grégoire , car il est clair que vous avez corrompu le chant ecclésiastique. Alors il demanda des chantres au pape, qui lui donna Théodore et Benoit, avec des anliphoniers de saint Grégoire, que le pape Adrien lui-même avoit notés à la romaine. Ainsi l'on voit que dès lors il y avoit des notes pour le chant Le roi, étant de retour en France, mit un de ces chantres à Metz pour l'Austrasie, et lautre à
(1) Ann. Loisel. 786. (4) Ann. Loisel. 787.
(2) Kauresch. ap. Coint. (5) Vita per Mor. Engol. an. 787. au. 787.
(») Don. Lud. an. 787.
Soissons pour la Neustrie; ordonnant que dans toutes les cités de France les maîtres de chant devinssent leurs disciples, et leur donnassent à corriger les antiphoniers que chacun avoit gAtés à sa fantaisie» Ainsi , tous les chantres françois apprirent la note romaine, que l'on nomma depuis note françoise. Mais la rudesse de leur gosier et leur prononciation barbare ne leur permettoient pas de bien exprimer les tremblements, les passages et los (inesses du chant. L'école de Metz fut la plus célèbre, et autant supérieure aux autres écoles des Gaules que celle de Rome étoit audessus d'elle. Les chantre romains apprirent encore aux François à jouer des orgues.
Le roi Charles amena aussi de Rome des maîtres de grammaire et d'arithmétique, et établit partout des écoles. 11 y en avoit une dans son palais, c'est-à-dire à la suite de sa cour, en plusieurs cathédrales et en plusieurs monastères. I^ plus célèbre étoit alors celli* de Fulde, comme on voit par une lettre de Charles à Laugulfe, qui en étoit abbé, où il parle ainsi (1) : Nous estimons ulile que dans les évêchés et les monastères de notre obéissance, outre la régularité des mœurs, on enseigne aussi les sciences à ceux qui en sont capables. Car nous avons souvent rtçu des lettres ces années dernières de dilîérents monastères, dont le sens étoit bon, mais le style fort grossier : ce qui nous a fait craindre que cette ignorance ne les empêchât d'entendre les sain tes Ecritures. C'est pourquoi nous vous exhortons à vous appliquer à l'étude, et à choisir des personnes capbles d'instruire les autres. La même lettre fut envoyée aux métropolitains pour l'envoyer à tous les évêques leurs sufFragants, et à tous les monastères. Charles ht aussi corriger les livres de l'ancien et du nouveau Testament, altérés par lignorance des copistes, et fit faire par Paul, diacre, un recueil en deux volumes d'homélies des pères, choisies pour servir de leçons aux olTices nocturnes , et les adressa aux lecteurs de toutes les églises (2).