XXX. Ses miracles
Bernelef étoit entièrement aveugle depuis trois ans, quand on l'amena à saint Ludger, qui le fit convenir de recevoir la pénitence qu'il lui imposeroit; puis, marchant ensemble à cheval , il le lira à |)art , reçut sa confession, et lui donna la pénitence; alors il fit le signe de la croix sur ses yeux , et , lui prenant les mains, lui demanda s'il voyoit quelque chose (2). Je vois votre main, répondit-il avec grande joie; saint Ludger continua de l'entretenir de discours spirituels, et lui demanda s'il connoissoitle village qui étoit devant eux. Bernelef lui en dit le nom , et ajouta qu'il dis ernoit tous les arbres et les bâtiments ; saint Ludger lui fit faire serment de ne point dire de son vivant qu'il Teût guéri , et Bernelef, pour lui obéir , feignit d'être encore aveugle pendant quelques jours.
Cependant, deux seigneurs frisons excitèrent une persécution contre les fidèles , brûlèrent les églises et chassèrent les ecclésiasticpiea. Alors saint Ludger, sachant comme Bernelef étoit aimé, le chargea d'aller par les maisoofietde baptiser, du consentement des mères, les enfants moribonds; après avoir béni simplement de l'eau qu'il répandoit sur eux, on les y plongeroit. 11 en baptisa ainsi dix-huit, qui moururent incontinent après leur baptême, excepté deux, que saint Ludger confirma depuis avec le saint-chréme. Il faut ici remarquer un laïque chargé de baptiser, et le baptême administré par infusion, pratique dont jusqu'alors il se trouve peu d'exemples. Je remarque aussi que ces enfants, quoique mourants, ne sont baptisés que du consentement des mères. La persécution dura un an , puis saint Ludger revint avec les siens prêcher comme auparavant. Pendant ce temps , il fonda le monastère de Saint-Sauveur de Verthine ou Verden , dans le diocèse de Cologne, en une terre de son patrimoine, près de la mer, y mit des moines bénèdicfins , et en fut lui-même le supérieur. On rapporte cette fondation à l'an sept cent quatre-vingt-quinze.
Après la conversion des Saxons, le roi Charles rétablit pasteur de Weslphalie, dans un canton dont la principale résidence étoit un lieu nommé Mimigerneford. Saint Ludger y bâtit un monastère de chanoines , ou seuls ou
mêlés de moines , qui , dans le siècle suivauta , donné à ce lieu le nom de Munster. De là , saint Ludger instruisoit avec grande application les peuples de Saxe ; il déracinoit l'idolâtrie, bàtissoit des églises, et mettoit dans chacune un prêtre , du nombre de ses disciples. Il les pria souvent de se donner pour chef l'un d'entre eux , le faisant ordonner évêque , car il s'en croyoit indigne ; et comme Hildebald , archevêque de Cologne, le pressoit de se laisser ordonner lui-même , il lui dit ces paroles de l'apôtre (1) : 11 faut que l'évéque soit sans reproche; à quoi Hildebalde répondit en soupirant : On n'a pas observé en moi cette règle. Enfin , Ludger, vaincu par le consentement commun , et craignant de résister à la volonté de Dieu , fut ordonné premier évêque de Mimigerneford en huit cent deux , mais il continua de gouverner les cinq cantons de Frise qu'il a voit convertis , et ils demeurèrent unis à son diocèse. L'empereur Charles lui donna encore le gouvernement d'un monastère en Brabant, nommé alors Lotuse, aujourd'hui Leuse en Hainaut , et de plus , saint Ludger en avoit fondé un dans une terre de son patrimoine, nommé Helmstad , à présent dans le duché de Brunswick ; ainsi , avec son diocèse il gouvernoit trois monastères.
Etant évêque, il guérit encore un aveugle (2). Car , faisant sa visite en un certain village de Saxe , comme il étoit à table , il vint un pauvre qui crioit dehors avec empressement que l'évéque voulut bien regarder un aveugle. Le diacre, chargé du soin des pauvres, sortit promptement, lui portant à manger, mais il le refusa , disant qu'il avoit plus besoin d'autre chose. On lui présenta à boire , il dit qu il ne demandoit pas l'aumône, mais à parler à l'évéque pour être secouru. Le diacre, ne comprenant point ce qu'il vouloit dire, le laissa. Comme il continuoit de crier, saint Ludger en fit des reproches au diacre, et ordonna de lui donner de l'argent. Il le refusa encore, et l'évéque, l'ayant fait venir, lui demanda ce qu'il avoit. Il répondit : Faites que je voie , je vous en conjure , pour l'amour de Dieu. L'évéque, étonné, répéta les mêmes paroles sans autre dessein ; et aussitôt l'aveugle recouvra la vue On le fit mettre à table , il mangea et s'en retourna plein de joie. On raconte plusieurs autres miracles de saint Ludger , et il n'est pas incroyable que Dieu en ait accordé le don à ces premiers apôtres de Frise et de Saxe.