‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 362 sur 2407 · XXXVII. Saint Benoît d'Aniane · texte numérisé non relu

XXXVII. Saint Benoît d'Aniane

J'ai parlé des écoles à l'occasion d'Alcuin; il faut aussi parler de saint Benoit d'Aniane, le restaurateur de la discipline monastique (1). Il étoit de la nation des Goths, et naquit yers l'an sept cent cinquante. Dès sa première jeunesse, son père, qui étoit comle de Maguelone, le mit au service du roi Pépin , dont il fut échanson , et il s'atUcha ensuite au roi Ctiarles. Dès lors, il conçut le dessein de quitter le monde, et s'exerça pendant trois ans à veiller, à jeûner et à réprimer sa langue. Enfin , se trouvant en danger de se noyer, il confirma par un vœu sa résolution; et, ayant tout préparé, il partit de chez lui comme pour aller à Aix-la-Chapelle, où étoit la cour; mais il s'arrêta en chemin au monastère de Saint-Seine, d'où il renvoya ses gens, et y embrassa la vie monastique. C'étoit l'année que le roi Charles soumit l'Italie , c'est-à-dire en sept cent soixante-quatorze.

Etant moine, il commença à faire à son corps une rude guerre. 11 ne se uourrissoit que d'un peu de pain, et craignoit le vin comme un poison. Il dormoit peu et quelquefois sur la terre nue. Il passoit souvent la nuit en prières, nu-pieds , par le plus grand froid , demeuroit plusieurs jours sans rompre le silence. Il avoit le don des larmes. Il portoit les plus méchants habits de la communauté , et ne changeoit de tunique que rarement, souffrant patiemment la vermine qui s'y mettoit en abondance. Il racrommodoit les trous de sa cuculle, qui étoit l'habit de dessus, avec des pièces d'une autre couleur, ce qui le rendoit le mé-

Î>ris des autres moines , qui crachoient sur lui , e poussoient et le traitoient d'insensé. L'abbé vouloit l'obliger à se traiter moins durement , mais il ne put se résoudre à lui obéir. Il disoit que la règle de saint Benoit étoit faite pour les commençants et les foibles , et s'efforçoit de remonter à celle de saint Basile et de saint Pacôme ; mais , voyant que cette perfection auroit peu d imitateurs, il revint à la règle de saint Benoit, s'y affectionna avec ardeur, et s'efforça d'y ramener ses confrères.

Ayant été fait cellerier, il s'acquitta parfaitement de cette charge , et gagna le cœur de l'abbé , qui , étant mort au bout de cinq ans , Benoît fut élu tout d'une voix abbé de Saint- ^'eine. Mais , voyant trop de différence entre les mœurs de ces moines et les siennes , il retourna promptement en son pays , et se retira

[ An de J.-C. MV.

dans une terre de son patrimoine, sur un ruisseau nommé Aniane. Là, près d'une chapelle de Saint-Saturnin , il bâtit un petit monastère avec quelques autres solitaires, dont le principal fut un saint homme aveugle , nommé Vitmar , qui lui avoit conseillé de quitter le monde dès le commencement de sa conversion. Benoît fit ce premier établissement vers l'an sept cent quatre-vingt, et y passa quelques années dans une grande pauvreté , demandant à Dieu jour et nuit le rétabhssement de la discipline monastique.

Il y avoit dans le voisinage trois hommes de grande vertu , Attilion, INibridius et Annien, qui , sans savoir la règle , vivoient en saints religieux : et, ayant connu Benoît, ils le prirent en grande affection. On croit que Nibridius esl le même que ISiCridius, depuis abbé de la Grasse ou d'Urbion , archevêque de Narbonne. Plusieurs, dans les commencements, venoient avec ardeur se ranger sous la conduite de Benoît ; mais la nouveauté de son genre de vie les décourageoit, quand on les obligeoit à prendre le pain au poids , et le vin par mesure, et ils rentroient dans le monde. Benoit en fut troublé , et vouloit retourner à son monastère c'est à-dire à Saint-Seine. Il consulta Attilion, à qui il avoit recours en toutes ses peines ; et celui-ci dit que c'étoit une tentation, et l'encouragea à poursuivre son dessein. Il continua donc dans le même lieu, avec quelque peu de moines que sa réputation lui attira, et à qui il montroit l'exemple de tout ce qu'il leur faisoit pratiquer. Us travailloient de leurs mains, et ne vivoient ordinairement que de pain et d'eau, ne buvant du vin que les dimanches et les grandes fêtes, et mangeant quelquefois du lait, que les femmes du voisinage leur portoient. Ils n'avoient ni métairie, ni vigne, ni bétail, ni chevaux, mais un seul âne pour lf»s porter au besoin (1). Cependant leur multitude croissoit, et la vallée où Benoît s'éloit établi d'abord éUnt fort étroite, il commença à bâtir un peu plus loin un monastère nouveau par le travail de ses moines, où quelquefois il prenoit part avec eux, et quelquefois il leur préparoit à manger. Le monastère fut grand, mais les bâtiments pauvres et couverts de paille , car il ne les vouloit pas autrement. L'église fut dédiée à la Sainte-Vierge, et il ne voulut y avoir ni calices d'argent ni chasubles de soie : du commencement les vases sacrés n'étoient que de bois, puis de verre, et enfin d'étain. Toutefois, il se relâcha ensuite de cette rigueur pour l'ornement de l'église. On donna beaucoup au nouveau monastère d'Aniane ; Benoit recevoit les terres, mais non pas les serfs dont elles étoient alors peuplées, et il les faisoit mettre en liberté (2). On ne le vit jamais affligé pour aucune perte qu'il eut faite ; jamais il ne redemanda ce qu'on lui avoit dérobé : au

(1) ActaSS. Ben. tom. 5, p. 194.

AodeJ.-C. 807.]

contraire, si le voleur étoit pris, il lui faisoit du bien et le renvoyoit secrètement. Un homme qui enlevoit les chevaux du monastère fut arrêté, maltraité par les voisins, qui l'amenèrent au saint abbé ; mais il le fit panser de ses blessures et le renvoya. Un jour, comme il marchoit, un frère qui l'accompagnoit reconnut un cheval du monastère, sur lequel un homme qu'ils rencontrèrent étoit monté • il s'écria aussitôt, mais l'abbé le fit taire, disant qu'il y a souvent des chevaux qui se ressemblent. Il lui dit ensuite en particulier : Je l'ai aussi reconnu, mais je n'ai pas voulu faire un affront à cet homme.

L'exemple de Benoit excita plusieurs autres samts personnages à assembler des moines et à former leur vie sur ses instructions. Il leur servoit de père, et les assistoit pour le spirituel et le temporel, les visiloit souvent pour les encourager et les soutenir contre la crainte de la pauvreté et les autres obstacles, ainsi se formèrent plusieurs monastères dans le pays (1).

Celui d'Aniane croissoit toujours, et Benoît, aide par des ducs et des comtes, commença à y bàtir une église plus magnifique l'an sept cent quatre-vingt-deux, quatorzième du roi Charles. Il renouvela aussi le cloître, mettant des colonnes de marbre dans les galeries et changeant en tuile la paille des toits (2). Cette église fut dédiée à saint sauveur; et l'autel solide au dehors, étoit creux au dedans' ayant des châsses qui contenoient des reliques ' entre autres de la vraie croix , et une épine de la sainte couronne. Les ornements de cette église étoient par sept : sept chandeliers à sept branches, sur le modèle de celui du tabernacle de l'ancienne loi , sept lampes devant l'autel , et sept autres dans le chœur, en sorte qu'aux grandes solennités l'église étoit magnifiquement éclairée. Il y avoit de grands calices d argent, des habits précieux, et tout ce qui

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