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XXXIX. Saint Guillaume du désert

La plus illustre colonie d'Aniane fut le monastère de Gellone , fondé par les libéralités de Guillaume, duc d'Aquitaine, qui s'y retira lui-même. Il éloit de la première noblesse des François, fils du comte Théodoric et d'Aldane, que l'on dit avoir été fille de Charles-Martel (5). Il fut instruit dans les arts libéraux, la

(1) Mirac.6. Maxim. c. 3.

(2) Theod. Carm. lib. ii.

(3) Tom. 1, p. 421, c.

f5 Yila loni. 5. Acl. Ben. p. 73. Boll. 28 mai, t.

philosophie elles saintes lettres, et dans les exercices du corps, convenables à sa naissance. Ses parents le recommandèrent au roi Charles, pour servir continuellement dans le palais auprès de sa personne ; et sa conduite y fut si sage, que sans attirer l'envie il acquit une grande réputation. Il étoit grand , bien fait de sa personne, et brave; et le roi Charles lui, donna le premier emploi de son royaume, l'envoyant à la tête de ses troupes s'opposer aux Sarrasins, avec le titre de duc d'Aquitaine. Il les chassa d'Orange , et remporta sur eux de grandes victoires ; en sorte qu'il n'osèrent plus revenir dans le pays.

Ayant ainsi rendu la paix à l'Aquitaine, il s'appliqua à y réparer les désordres de la guerre. Il travailloit jour et nuit aux affaires publiques, tenoit la main à l'observation des lois, jugeoit les différents, protégeoit les pauvres et les foibles, et emp<^choit les seigneurs d'abuser de leur pouvoir et d'oppri mer leurs sujets. Il prenoit un soin particulier des personnes et des lieux consacrés à Dieu, honoroit les prêtres jusqu'à se lever de son siège pour les recevoir , et donnoit tous les jours à l'autel des offrandes par leurs mains. Ses aumônes étoient immenses. Il étoit libéral envers tous les monastères, mais il protégeoit principalement ceux que le roi Charles avoit londès ou réparés, et leur donnoit des terres et des pensions.

Voulant en fonder un nouveau , il chercha un lieu convenable , et le trouva dans les âpres montagnes du territoire de Ixxlève, à michemin de cette ville à Montpellier. On le nommoit Val-Gelon ; et c'étoit un désert qui ne laissoit pas d'avoir de l'agrément et de la commodité. Il y fit bâtir tous les lieux réguliers : un oratoire , un réfectoire , un dortoir, une infirmerie, un noviciat, une hôtellerie, un hôpital pour les pauvres, un four, une boulangerie et un moulin. Il mit la première pierre à l'église, qui fut dédiée au sauveur. Les bâtiments étant bien avancés, il y fit venir des moines d'Aniane , qui n'en est qu'à une lieue , et dont l'abbé étoit son ami et son directeur. Il donna au nouveau monastère de grandes terres, avec quantité de serfs et de troupeaux , de riches ornements , et beaucoup d'or et d'argent (1).

On a encore la charte de cette fondation, datée du dimanche, quatorzième de février, la trente-quatrième année du règne de Charles comme roi de Gothie , la quatrième comme empereur, qui est l'an huit cent quatre (2). Le duc Guillaume avoit deux sœurs , Albane et Bertane, qui, voulant consacrera Dieu leur virginité, prièrent leur frère, à genoux et avec larmes, de les offrir en sa nouvelle église pour comble de ses offrandes. 11 le fit , et c'est un exemple singulier de personnes adultes

Cl) Vilan. 10. ViU Ben. (8) Coint. an. 80t, n n. 42. Tom. 5, Acl. p. 88. 44. ViU Vilielmi. d. 11.

offertes par d'autres. Les deux saintes filles formèrent un petit couvent , dont l'égUse , dédiée à saint Barthélémy, subsiste encore à vingt pas du grand monastère.

Le duc Guillaume étoit au plus haut point de prospérité temporelle, comblé d'honneurs et de richesses , ayant plusieurs enfants et une femme dont il étoit aimé ; chéri de son prince et honore de tous , il jouissoit du repos qu'il avoit procuré au pays par ses victoires. Mais l'amour de Dieu lui rendoit insipides tous les plaisirs et toute la gloire du siècle. L'exemple de ses sœurs le touchoit , et il avoit honte de leur céder en courage. La vie des moines de Gellone lui donnoit une sainte jalousie, et il se déplaisoità lui-même. L'empereur Charles, l'ayant alors mandé pour quelqu'affaire importante , le reçut avec toute la joie et l'affection possible ; et tous les seigneurs , particulièrement ses parents, lui témoignèrent les mêmes sentiments ; mais il n'en fut point ébranlé, et s'affermit dans la résolution de quitter tout le monde. Il crut devoir à l'empereur, comme à son ami , de ne le pas faire sans sa permission : il la demanda. Charles ne put la refuser, ni retenir ses larmes en l'accordant. Il voulut lui faire de grands présents, mais le duc ne lui demanda qu'une relique de la vraie croix, que le prêtre Zacharie lui avoit apportée l'an huit cent de la part du patriarche de Jérusalem, et l'empereur l'accompagna d'autres reliques (1). Le duc Guillaume eut encore de grands combats à livrer contre sa famille , qui le vouloit retenir ; mais enfin il quitta la cour et la France pour revenir en Aquitaine. Passant en Auvergne, il vint à Brioude, et offrit ses armes à saint Julien, soldat et martyr.

Enfin il arriva au monastère de Gellone, où il entra nu -pieds, et revêtu d'un cilice sous ses habits précieux. Il offrit à l'église les reliques qu'il apportoit, avec plusieurs autres riches présents : des livres, des calices d'or et d'argent, des ornements d'or et de soie, et les mit de sa main sur l'autel de saint Sauveur et sur tous les autres, au nombre de cinq, car chacun eut son offrande. Enfin il s'offrit lui-même dans le chapitre, où il pria les frères de le recevoir en leur société , pour y vivre selon la règle de saint Benoît. L'ayant accepté, ils préparèrent tout pour sa réception, qui fut le jour de Saint-Pierre, vingt-neuf de juin, l'an huit cent six. Quoique l'usage du temps fût de ne prendre l'habit qu'après le noviciat , il le reçut d'abord , fit couptT sa barbe et ses cheveux , et les offrit à Dieu , suivant une ancienne cérémonie. De ce jour, il commença à vivre dans la même pauvreté et la même soumission que le moindre des moines.

Il fit achever les bâtiments du monastère encore imparfaits, et tailler dans le roc un

(1) Sup. n. f*.

chemin pour y arriver plus aisément. Il fit dresser des jardins, planter des vignes, des oliviers et d'autres arbres fruitiers , et fut aidé dans ses ouvrages par ses deux fils , Bernard et Gaucelin, et par les comtes voisins. Pour lui, il se présentoit souvent devant l'abbé et ses frères , et leur demandoit à genoux d'oublier son ancienne dignité , de l'humilier de plus en plus , et lui donner les offices les plus bas et les plus méprisés. En effet, il servoità la cuisine , portoit l'eau et le bois , allumoil le feu , faisoit cuire les herbes elles légumes , servoit à table, et netloyoit la vaisselle , lui qui se faisoit auparavant servir des mets les plus délicieux par un grand peuple do domestiques. On lui donna aussi la charge du moulin et de la boulangerie; et un jour, comme il étoit pressé de cuire le pain , le four étant chaud , il en ôta le bois avec ses mains , et emporta le charbon dans son scapulaire, n'ayant point trouvé sous sa main les instruments nécessaires ; et toutefois il n'en fut endommagé , ni en sa personne , ni en ses habits , ce qui passa pour un miracle. Mais depuis ce temps on ne lui permit plus d'exercer ces travaux serviles ; et on lui laissa la liberté de vaquer entièrement à l'oraison et à la contemplation. Il faisoit devant les autels cent génuflexions par jour , et autant la nuit, et se plongeoit souvent dans Teau la plus froide, même en hiver , avant sa prière , et pour se préparer à la communion : quelquefois il s'y préparoit par la discipline , et se faisoit fouetter de verges dans une chambre secrète par un frère , son confident , en mémoire de la passion de Notre Seigneur. Il vécut ainsi dans le monastère sept ans, et , ayant averti de sa mort prochaine l'empereur Charles, il mourut, le vingt-huit de mai, et comme l'on croit, l'an huit C€nt douze. Le monastère de Gellone a pris son nom , et s'ap^ pelle depuis long-temps Saint-Guillem-du-Désert (1). Diverses églises honorent sa mémoire le jour de sa mort.

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