LI. Capilulaires d'interrogations
On trouve deux mémoires de cette année huit cent onze, qui font voir les pieuse» et sérieuses pensées dont l'empereur Charles s'o^cupoit dans ces derniers temps de sa vie (3). C'étoient des questions qu il vouloit proposeraux grands pour le bien de l'Eglise et de l'état. Premièrement, dit-il, je veux séparer les évéques, les abbés et les comtes , et leur parler en particulier. Je leur dem?nderai pourquoi ils ne veulent point s'aider l'un l'autre, soit dans leur résidence, soit à l'armée, quand l'utilité du pays le demande:* D'où viennent ces plaintes si fréquentes, soit pour les biens qu'ils possèdent, soit pour les vassaux qui passent de l'un à l'autre? En quoi les ecclésiastiques empêchent le service des laïques, et les laïques celui des ecclésiastiques? Jusqu'où les évêques et les abbés peuvent se mêler d'affaires temporelles (4) ; et quel est le vrai sens de cette parole de l'apôtre (5) : Quiconque est au service de Dieu ne s'engage point dans les affaires séculières? A quoi tout <hrélien renonce au baptême, et comment il rend inutile cette renonciation ? Que celui-là ne croit pas bien en Dieu, qui s'imagine mépriser impunément ses commandements ou ses menaces , comme si elles ne dévoient point avoir d'effet. Qu'il faut voir si nous sommes véritablement chrétiens par l'examen de nos mœurs et de notre vie (6). Examiner celles de nos pasteurs , c'est-^-dire des évêques à qui nous croyons que l'apôtre a
(1) V. Coint. an. 8il , i78. To. 7, Conc, p. 1184
(8) Id. n. 8. (5) Tim. 4. n,
(8) Capitu!. Interrog. p. (6) C. 0, 7, 8, 9, 10.
dit (i) : Soyez mes imitateurs. Quelle doit être la vie de ceux qu'on nomme chanoines et celle des moines (2). S'il y en peut avoir d'autres que ceux qui observent la règle de saint Benoit ; et s'il y en a eu en Gaule avant qu'on y apportât cette règle ? Ce mémoire étoit adressé aux évêques.
Le second contient les mêmes questions plus étendues, et ajoute : Premièrement , il faut se souvenir que l'année passée nous fîmes des jeûnes de trois jours pour demander à Dieu de nous faire connoitre en quoi notre vie devoit être corrigée : ce que nous voulons exécuter à présent. JVous voulons connoitre les devoirs des ecclésiastiques , alin de ne leur demander que ce qui leur est permis, et qu'ils ne nous demandent que ce que nous devons leur accorder. Nous les prierons de nous expliquer nettement ce qu'ils appellent quitter le monde , et en quoi on peut distinguer ceux qui le quittent de ceux qui y demeurent. Si c'est seulement en ce qu'ils ne portent point les armes et ne sont point mariés publiquement? Si celui-là a quitté le monde , qui ne cesse tous les jours d'augmenter ses biens par toutes sortes de moyens , en promettant le paradis , ou menaçant de l'enfer, et employant le nom de Dieu ou de quelque saint pour persuader aux simples de se dépouiller de leurs biens et en priver leurs héritiers légitimes, qui par-là, réduits à la pau- Treté, se croient ensuite les crimes permis, comme le larcin et le pillage. Si c'est avoir quitté le monde que de suivre la passion d'acquérir, jusqu'à corrompre par argent des faux témoins pour avoir le bien aautrui , et de chercher des avoués et des prévôts cruels , intéressés et sans crainte de Dieu ? Ce que l'on doit dire de ceux qui , sous prétexte de l'amour de Dieu et des saints, transfèrent des reliques d'un lieu à l'autre, y bâtissent de nouvelles églises , et exhortent avec grand empressement tous les fidèles à y donner leurs biens. On veut ainsi paroître mériter devant Dieu et le persuader aux évêques pour arriver à une plus grande dignité (3). JNous admirons comment il se peut faire que celui qui prétend avoir quitté le siècle , et ne veut point souffrir qu'on l'appelle séculier , ne laisse pas de porter les armes et de garder ses biens.
Quoique tout chrétien doive considérer ce qu'il promet au baptême, c'est toutefois aux ecclésiastiques à montrer l'exemple. Il faut donc examiner soigneusement ce que c'est qu'accomplir ou violer cette promesse ; et quel est ce Satan à qui nous avons renoncé, de peur de le suivre sans y penser (4). Par quel canon ou par quelle règle il est ordonné de faire quelqu'un clerc ou moine malgré lui , et de remplir les communautés de personnes viles ? De quelle utilité est à l'Église qu'un supérieur de communauté soit plus curieux d'y avoir un
(1) Cor. XI, 1.
grand nombre de sujets que de les avoir bons et de les faire bien chanter ou bien lire, plutôt que de bien vivre; car, quoiqu'il faille avoir soin du chant et de la lecture , la perfection des mœurs est plus importante. Et quoiqu'il soit bon que les églises soient bien bâties et bien ornées , l'ornement de la vertu est préférable , les bâtiments tiennent de l'ancienne loi , c'est la correction des mœurs , qui *appartiennent proprement au nouveau Testament. Si Jésus-Christ et les apôtres sont nos modèles, nous avons bien à changer dans la discipline de l'Eglise. Ces deux mémoires sont fort utiles pour connoitre les mœurs du clergé et la vertu de l'empereur.
On rapporte au même temps une lettre circulaire qu'il envoya à tous les archevêques de son royaume (i), dont on a l'exemplaire adressé à Odilbert de Milan, et on sait que l'empereur adressa des lettres pareilles à Magnus, archevêque de Sens, à Jean d'Arles, à Amalarius de Trêves, à Leidrade de Lyon (2). Il y prie l'archevêque de lui faire savoir comment lui et ses suffragants instruisent les prêtres et le peuple touchant le baptême , pourquoi l'on fait d'abord l'enfant catéchumène , ce que c'est que le scrutin , quelle est l'explication du symbole, ce que c'est que les renonciations , les exorcismes et les autres cérémonies du baptême ?
LIl. Mort de Nicéphore. Michel Curopalate , empereur.
En Orient , l'empereur Nicéphore s'étoit rendu fort odieux par son avarice et son impiété (3). Il étoit ami passionné des manichéens ou paulicieiis , qui étoient en Phrygie et en Lycaonie, près de son pays. Il aimoit leurs oracles et leurs superstitions , jusque-là que , quand le patrice Bardane fut déclaré ejupereur, il les appela pour le vaincre par leurs prestiges. Il flt attacher un taureau à un poteau de fer par les cornes , penché vers la terre dans une fosse , et le flt ainsi tuer, mugissant et se roulant dans la boue, qui étoit une ancienne superstition venue des Perses (4). II flt aussi moudre à l'envers l'habit de Bardane , avec certains enchantements, et crut l'avoir réduit par- là à se soumettre. Il donna lieu à ces manichéens de vivre librement dans son empire, où ils séduisirent plusieurs esprits légers. Il prit le parti d'un faux ermite, nommé Nicolas, qui demeuroit à Constantinople, près l'exocione , et qui avec quelques autres blasphémoit contre les saintes images (5). L'empereur trou voit mauvais que le patriarche les reprît, et se plaisoit à exciter des querelles entre les chrétiens , afln qu'on n'eût pas le loi- Ci) Ap. Alcuin. p. 1151. (4) Sup. n. xxv. Pmi
(2) V. not. Baluz. Capit. dent. Peri-Sleph. Hym. 10, I. p. 1070, etMabiil. lo. 1, versus 1010.
Anal. p. 15, et to. 3, p. 1. (5) Cang.C.P.ii,p. ITl.
(3) Tbeop. an. 9, p. il3. Goar. in Theoph. p. 160.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
(An deJ.-C.8li.
sir d'observer son impiété. Il ordonnoit aux î officiers militaires de traiter les évéques et les : clercs comme des esclaves , et de se loger par \ autorité dans les évéchés et les monastères. Il blàmoit ceux qui avoient autrefois donné à Dieu des offrandes d'or et d'argent , et vouioit que Ton convertît en usages profanes les biens consacrés aux églises; il prélendoit que tous les empereurs ses prédécesseurs n'a voient point su gouverner, et ne reconnoissoit point de providence ni de puissance au-dessus d'un prince qui sait se conduire.
Dés Tannée huit cent huit, sixième de son règne, il y eut une grande conjuration contre lui (1), en laquelle eurent part des évéques, des moines et trois officiers de la grande églist», le syncelle,le sacellaire et le garde-chartes ; et il les flt aussi sévèrement punir que les séculiers , par le fouet , le bannissement et la confiscation. Entre plusieurs tributs extraordinaires qu'il imposa la huitième année de son règne, il taxâtes habitants des lieux de piété, hôpitaux d'orphelins, de pèlerins, de vieillards, églises, monastères de fondation impériale , et leur fit payer un droit de cheminées depuis la première année de son règne ; il fit mettre leurs meilleurs héritages en économat sous la main de ses officiers, et chargea les fonds qui leur restoient de toutes les impositions , en sorte que plusieurs payoient le double de ce qu'ils dévoient porter (2). Enfin , l'an huit cent onze, au mois de mai , en partant de Gonstantinople pour marcher contre les Bulgares, il ordonna à Nicétas , patrice et logothète général, de hausser les tributs des églises et des monastères (3). Le patrice Théodose, un de ses plus fidèles serviteurs , lui dit : Seigneur, tout le monde crie contre nous , et , s'il nous arrive accident, on se réjouira de notre perte. L'empereur Nicéphore répondit : Dieu m'a endurci le cœur, que peut-il arriver de bon à ceux qui sont sous ma main ? N'attends de Nicéphore autre chose que ce que tu vois.
Avant de partir pour cette campagne , il fit un dernier effort pour gagner saint Théodore Studite par quelques magistrats qu'il lui envoya (4) ; mais Théodore leur répondit, comme parlant à l'empereur : Vous deviez vous repentir, et ne pas rendre le mal sans remède; mais puisque , non content de vous jeter dans le précipice , vous y entraînez les autres , l'œil qui voit tout vous déclare par ma bouche que vous ne reviendrez point de ce voyage. En effet , étant entré dans la Bulgarie le plus fort , et , ayant plusieurs fois refusé la paix que le roi Chrumne lui offroit (5) , il le poussa au désespoir, se trouva enfermé , fut attaqué et tué dans sa tente la nuit du vendredi vingtcinquième juillet huit cent onze, indiction quatrième , après avoir régné huit ans et près de
(1) Theoph. p. 409. iU, C.
(2) P. i02. (i; Vita Th. c. 53.
(3) Theoph. an. 9, p. (5) Theop. p. 415.
neuf mois. Les Bulgares se jouèrent de sa léte, et leur roi Chrumne fit faire une coupe de son crâne pour s'en servir dans les festins solennels, sui vantl'ancienne coutume des Scythes ( 1 ) . Plusieurs patrices et toute la fleur de l'armée chrétienne périt en cette occasion. Il y eut un grand nombre de captifs, que les Bulgares encore païens voulurent faire renoncer à la foi. Ils leur firent souffrir plusieurs tourments , coupèrent la tète aux uns , pendirent les autres , percèrent les autres de flèches ; le reste mourut en prison. L'Eglise honore ces martyrs le vingt-troisième de juillet (2). Le premier jour du même mois , les Grecs font mémoire du patrice Pierre, qui, ayant été pris en la même occasion et s'étant sauvé, embrassa la vie monastique , et se retira au mont Olympe avec saint Joanice, après la mort duquel il revint à Gonstantinople, et demeura dans une église qu'il avoit bâtie au lieu nommé E vandre, où il mourut , illustre par sa vertu et par ses miracles.
Staurace, fils de Nicéphore, fut aussitôt reconnu empereur; mais, comme il avoit été tellement blessé qu'il ne pouvoit vivre , deux mois après on déclara empereur Michel Curopalate, surnommé Rangabé, qui avoit épousé Procopia , fille de Nicéphore et sœur de Staurace (3). Il fut reconnu publiquement le jeudi, second jour d'octobre , indiclion cinquième, la même année huit cent onze, et couronné le même jour sur l'ambon de la grande église par le patriarche Nicéphore , qui lui avoit auparavant fait promettre par écrit de conserver la foi orthodoxe, de ne point répandre le sang des chrétiens , et ne point maltraiter les clercs ni les moines. Staurace, ainsi abandonné, se coupa les cheveux, prit l'habit monastique de la main de Siméon , son parent , et mourut de sa blessure l'onzième de janvier suivant.
L'empereur Michel étoit magnifique et libéral. A son couronnement, il donna au patriarche cinquante livres d'or et vingt-cinq au clergé , et fit de grandes largesses pour réparer les injustices de Nicéphore. Comme il étoit catholique et zélé pour la religion , le schisme de l'église de Conslanlinople raflligtH)it , et il ne cessa point d'exhorter le patriarche et tous ceux qui pou voient concourir à la paix , jusqu'à ce qu'il les réunit avec Platon , Théodore Studite et son frère Joseph , l'archevêque de Thessalonique, qu'il rappela de leur exil. La principale condition de l'accord fut l'expulsion du prêtre Joseph l'économe, qui fut une seconde fois chassé de l'Eglise. Le pape Léon approuva cette paix et la confirma par lettres , car l'empereur avoit aussi employé sa médiation. Et comme un abbé, nommé Antoine, avoit peine à se rendre et demeuroit encore en prison , Théodore lui écrivit pour le rame-
(1) Vita Th. Stud. Herold. lib. IV, c. 65.
(8) Menol. 22jul. Martyr. R. id. Menol. 1 jul.
(3) Theoph. ibid.
AndeJ.-C.8ii.j
ner et l'exhorter à ne plus faire difliculté de rentrer dans la communion du patriarche, avec lequel Théodore lui-même demeura parfaitement uni dès lors (1).
LUI. Le patriairhe Nicéphore écrit au pape.
Depuis cinq ans et plus que Nicéphore étoit patriarche de Constantinople , il n'avoit point encore envoyé au pape sa lettre synodiquo, selon la coutume , parce que l'empereur Nicéphore ne lui en avoit pas laissé la liberté (2). 11 satisfit alors à ce devoir, en même temps que l'emporeur Michel envoya des ambassadeurs à l'empereur Charles pour lui demander son amitié. Nous avons la lettre du patriarche Nicéphore au pape Léon , qui est très-longue, suivant le mauvais style du temps. Nicéphore y rapporte l'histoire de sa vie, son emploi à la cour, sa retraite, son ordination forcée. Il met sa confession de foi ample et théologique, qu'il finit en déclarant qu'il demande l'intercession des saints, et qu'il honore leurs reliques et leurs images (3). 11 reçoit les sept conciles œcuméniques, et prie le pape de suppléer ce qu il peut avoir omis dans cette confession. 11 s'excuse d'avoir tiint tardé à lui écrire, comme en ayant été empêché par force majeure. Il recommande au pape 31ichel, métropolitain de Synnade, porteur de sa lettre, et marque ainsi les présents dont il l'accompagne : un reliquaire d'or, ayant un cristal d un côté et de l'autre un émail, et enfermant un autre reliquaire, où sont des particules de la vraiecroix, une tunique blanche et une chasuble châtaigne, l'une et l'autre sans couture ; une étole et manipule brodéd'or ; le tout enveloppé proprement dans un linge scellé de plomb. L'évêque Michel, qui fut chargé de cette lettre, avoit été envoyé par l'empereur Michel à l'empereur Charles , avec deux protospataires ou premiers écuyers. pour confirmer la paix (4). Ils vinrent à Aix-la-Chapelle en huitcent douze, en recurent le traité par écrit, et reconnurent Charles pour empereur, le nommant en grec Basileus ^ comme leur maître puis passèrent à Rome, où ils reçurent encore le même traité de pai\de la main du pape dans Tèglise de Saint-Pierre.