II. George, moine et martyr
Il arriva cependant à Cordoue un moine de Palestine, nommé George , qui, étant né près de
Bethléem , avoit passé vingt-sept ans dans le monastère de Saint-Sabbas, à huit milles de Jérusalem au midi, où vivoient alors cinq cents moines, sous la conduite deTabbé David. George étoit diacre, et sa voit trois langues, le grec, le latin et l'arabe: son abbé l'avoit envoyé en Afrique chercher des aumônes pour le monastèr(\ Il y trouva l'Eglise opprimée sous la servitude des musulmans , et les gens du pays lui conseillèrent de passer en Espagne; mais, y trouvant aussi la persécution grande, il délibéra s'il retourneroit à son monastère ou s'il passeroit aux royaumes des chrétiens , c'est-à-dire en France ; car on la nommoit alors ainsi , parce qu'en effet presque tous les chrétiens d'Occident étoient sous la domination des rois françois.
George étoit dans cette incertitude, quand il alla de Cordoue à Tabane , pour recommander son voyage aux prières des moines et des religieuses. Alors l'abbé Martin et sa sœur Elisabeth lui dirent: Venez recevoir la bénédiction de la servante de Dieu, Sabigothe. Sitôt qu'elle l'eut regardé, elle dit: C'est ce moine qui nous est promis pour compagnon de notre combat. Grégoire, ayant appris qui elle étoit , se jeta à ses pieds et se recommanda à ses prières. Le lendemain ils vinrent tous deux à Cordoue chez son mari Aurélius, devant lequel George se prosterna de même , demandant que par ses prières il fût associé à leur martyre. Aurélius y consentit. Grégoire se trouva dès lors animé d'un nouveau zèle , et ne les quitta plus. Il vit chez eux Félix et sa lemme Liliose, qui avoient aussi vendu leurs biens , et se préparoient au martyre. George M' hâta de terminer les affaires qui lui restoient; et, quand il en fut délivré, ils consultèrent tous ensemble comment ils accompliroient leur dessein. Ils résolurent que les deux femmes iroient à l'église à visage découvert, pour voir si on en prendroit occasion de les arrêter : ce qui arriva.
Car, comme elles revenoient, un officier demanda à leurs maris ce qu'elles alloient taire aux églises des chrétiens ? C'est , répondirent-ils , la cx)utume des fidèles de visiter les églises et les demeures des martyrs , et nous sommes chrétiens. Aussitôt le cadi en fut averti , et Aurélius alla dire adieu à ses filles , leur donnant le baiser de paix. Le lendemain, avant le jour, il prit congé du prêtre Euloge <*t de ceux qui étoient avec lui , qui lui baisèrent les mains, le regardant déjà comme martyr, et se recommandèrent à ses prières. Aurélius étant revenu chez lui , où les autres étoient assemblés , le cadi y envoya des soldats qui crièrent à la porte : Sortez, misérables, venez à la mort , puisque vous vous ennuyez de vivre. L(»s deux maris et les deux femmes unirent pleins de joie, comme s'ils alloient à i»n festin. Le moine George, voyant que les Soldats ne le prenoient point, leur dit : Pourquoi voulez-vous obliger les fidèles à embras-
ser votre fausse religion? Ne pouvez-vous aller sans nous en enfer avec votre prophète ? Alors les soldats, le jetant par terre , lui donnèrent quantité de coups de pied et de poing. Sabigothe lui dit : Levez- vous , mon frère, marchons. Il répondit , comme s'il n'eût rien souffert : Ma sœur, c'est autant de gagné. On le releva demi-mort , et on le mena devant le cadi avec les autres.
D'abord le cadi leur demanda doucement , pourquoi ils quittoient leur religion et couroient à la mort, leur faisant de belles promesses ; mais, comme ils déclarèrent leur attachement à la religion chrétienne, et leur mépris pour celle de Mahomet, il les envoya en prison chargés de chaînes ; et ils y demeurèrent cinq jours, qui leur parurent fort longs, par l'impatience de mourir pour Jésus-Christ. Comme on les en tira pour les ramener devantlesjuges, Sabigothe encourageoit son mari. Aprèsle second interrogatoire, on les condamna à mort , excepté le moine George, à qui l'on permit de se retirer, parce que les juges ne lui avoient rien oui-dire contre leur prophète. Alors , craignant d'être séparé des martyrs , il déclara qu'il tenoit Mahomet pour disciple de Satan, ministre de l'antechrist, et cause de la damnation de ses sectateurs. Il fut donc condamné avec les autres. Félix fut exécuté le premier, puis George, Liliose, Aurélius et Sabigothe ; tous, le vingt-septième de juillet, ère huit cent quatre-vingt-dix , qui est l'an de grâce huit cent cinquante-deux. L'église romaine honore leur mémoire le même jour (1). Les chrétiens enlevèrent leurs corps à la dérobée, et les enterrèrent en divers lieux. George et Aurélius au monastère de Pillemélar , Félix à Saint-Christofle, au delà du fleuve Bétis, Sabigolhe à l'église des trois saints Fauste, Janvier et Martial, Liliose à Saint-Gencs.