I. Martyrs de Cordoue. Aurélius, Félix, de
A Cordoue , la persécution continuoit ; Aurélius, noble et riche, étoit fils d'un musulman et d'une chrétienne. Etant demeuré orphelin dans son enfance, il fut élevé par une tante dans la religion chrétienne et la piété, quiùqu'en même temps ses autres parents l'obligeassent à étudier les livres arabes, ce qui ne servit qu'à lui faire mieux voir la fausseté de leur religion (1). Ainsi , ne pouvant professer publiquement le christianisme, il se recommandoit aux prières des prêtres partout où il en rencontroit. Etant venu en Age de se marier, il demandoit à Dieu une femme qui l'aidât dans son pieux dessein. Il en trouva une, qui étant fille de musulmans , qui avoil perdu son père en bas âge , et sa mère s'étoit remariée à un chrétien caché , qui la convertit et fit baptiser sa fille sous le nom de Sabigothe; et quoiqu'en public ils se mêlassent entre les musulmans, ils étoient chrétiens dans le cœur. Aurélius épousa donc Sabigothe par le ministère des prêtres ; et ils vécurent ensemble en chrétiens, mais secrètement. H avoil un parent, nommé Félix, qui, par fuiblesse ayant renoncé à la foi , déploroit en secret sa chute , sans oser se déclarer chrétien ; et il avoitépousé Liliose, fille de chrétiens cachés. Ces deux maris et ces deux femmes étoient unis tous ensemble d'une étroite amitié.
Un jour Aurélius, étant allé à la place publique, ville martyr Jean le marchand, que l'on promenoit par la ville, après l'avoir fustigé. Aurélius, touché dece spectacle, crut qu'il éloil fait pour lui, et étant rentré dans sa maison, il dit à sa femme: 11 y a long-temps que vous m'exhortez à mépriser le monde , et que vous me proposez l'exemple de la vie monastique ; je crois que l'heure est venue d'aspirer à une plus grande perfection. Vivons désormais comme frère et sœur, appliquons-nous à la prière et nous préparons au martvre. Sabigothe, ravie de cette proposition, la reçut comme venant du ciel. Ils a voient un lit de parade magnifique , mais ils couchoient séparément sur des ciliées , jeûnant souvent , priant sans cesse, méditant pendant la nuit les psaumes qu'ils sa voient, prenant grand soin
(1) Eulog.ii. Mcm.c. 10. Sup. iiv. xlviii, n. 47,
des pauvres. Ils visitoient les confesseurs prisonniers, entre autres Jean , le moine Isaac, Flore et Marie : car ceci se passoit avant leur martyre. Aurélius visiloit les hommes, Sabigothe les femmes.
Aurélius fit alors connoissance avec le prêtre Euloge, et lui demanda conseil touchant ce qu'il devoit faire de son bien et de deux enfants que Dieu lui avoit donnés. Est-il permis, disoit-il, de les laisser en si bas âge exposés à être élevés dans la fausse religion» Laisserai-je mon bien , sans en disposer, pour être aussitôt contisqué? Euloge, après l'avoir exhorté en général à tout quitter pour Dieu, lui conseilla d'envoyer ses enfants en lieu de sûreté, où ils fussent élevés chrétiennement, et de vendre son bien pour le distribuer aux pauvres, à la réserve d'une partie pour la subsistance des enfants. Peu de temps après le martyre de Flore et de Marie, Sabigothe les vit en songe, vêtues de blanc , et portant des bouquets de fleurs, accompagnées de plusieurs saints. Que dois-je espérer, leur dit-elle, de la prière que je vous ai faite dans votre prison ? Serai-je assez heureuse pour vous suivre par le martyre ? Vous y êtes destinée, dirent-elles, vous l'accomplirez dans peu; et nous vous donnons pour signe un moine , que nous vous enverrons, et qui soutTrira avec vous. Ayant raconté ce songe à son mari , ils ne songèrent plus qu'à se préparer au martyre, vendirent tous leurs biens, gardèrent une partie du prix pour leurs enfants et donnèrent le reste aux pauvres. Ils visitoient les monastères pour v recevoirdes instructions, principalement celui de Tabane, où ils mirent leurs enfants sous la conduite des religieuses; carc'étoient deux filk»s, l'une de neuf ans, l'autre de cinq.
Aurélius alla consulter entreautres Alvar, qu'Eulogt» reconnoissoit pour son maître, et qui passoit pour le plus grand dcKteur de son temps. Alvar l'exhorta à bien s'éprouver, si après avoir résisté aux premiers tourments il persévéreroit jusqu'à la fin , et s'il cherchoit plus le mérite du martyre devant Dieu que la gloire qui lui en reviendroit devant les honofraes.