LIVRE QUARANTE-NEUVIÈME
élection, et Prudence de Troyes ne pouvant , s'y trouver à cause de ses inflrmités , il envoya ! une lettre d'excuse, par laquelle il dit qu'il consent à l'ordination du futur cvc^que, à la charge qu'il souscrira à tous les décrets du saint-siége et aux écrits des pères; et en particulier à quatre articles contre les pélagiens, savoir (1), 1. Le libre arbitre perdu en Adam nous a été rendu par Jésus-Christ, en telle sorte que nous avons besoin de sa grâce pour toute bonne œuvre. 2. Dieu, avant tous les siècles , a prédestiné les uns à la vie par sa miséricorde gratuite, les autres à la peine par sa justice impénétrable. 3. Le sang de Jésus- Christ a été répandu pour tous les hommes qui croient en lui , non pour ceux qui n'y croient point. 4. Dieu sauve tous ceux qu'il veut sauver, et ne veut point sauver ceux qui ne sont pas sauvés. Voilà les quatre articles que Prudence vouloit faire souscrire au nouvel évéque, comme étant la pure doctrine de saint Augustin.
Il est à croire qu'Enée y souscrivit, puisque Prudence consentit à son ordination. Car il est nommé avec les autres évéques de la province , dans la lettre écrite au nom de Vénilon et de ses suffragants à l'église de Paris, par laquelle ils déclarent qu'ils ont approuvé l'élection d'Enée , dont le travail et le zèle est connu de tous ceux qui fréquentent le palais , et qu'ils ont tous souscrit à son ordination. Celte lettre fut aussi composée par Loup de Ferrières (2).
Un plus grand concile se tint à Verberie au mois d'août de cette année huit cent cinquantetrois. Quatre métropolitains y assistèrent avec leurs suffragants, savoir : Vénilon, archevêque de Sens, Hincmar de Reims, Paul de Rouen et Amaury de Tours , et quelques évéques de la province de Lyon. On y parla encore de rinfirmitéd'Hériman, évéque de Nevers, dont il avoit été fait mention au concile de Soissons, et comme le soin que son archevêque avoit pris de lui avoit eu son effet, on lui rendit le gouvernement de son église. On approuva aussi dans ce concile les articles que le roi Charles avoit publiés en celui de Soissons (3).
XrV. Martyrs à Cordoue.
A Cordoue , le nouveau roi Mahomet continuoil la persécution (4). Dès le premier jour de son régne, il chassa du palais tous les chrétiens, qui étoienl au service de son père; et peu de temps après il leur imposa le tribut , et ôta la paye à ceux qui servoient dans ses troupes. Il établit des officiers aussi ennemis des chrétiens que lui ; en sorte que non-seulement ils ne souffroient pas qu'aucun parlât
(1) To. 8, p. 1885.
(2) Lup. 9.
(3) To. 8,p. 69. Capit.
to 2, p .58. Sup. n. 8.
(i) Eulog. m. Memor.
contre leur prophète, mais ils en obligeoient plusieurs, par la crainte, à embrasser leur religion. Entre ces apostats, on remarque le cateb ou écrivain , qui Tannée précédente s'ctoit déclaré contre les martyrs (1). C'étoit le seul de tous les chrétiens qui fût demeuré dans le palais, à cause qu'il parloit arabe très-élégamment; mais quelques mois après il fui chassé comme les autres , et privé de sa charjre. ]Ne pouvant souffrir la perte de sa fortune, il se iit musulman , et commença à fréquenter la mosquée , bien plus assidûment qu'il n'alloit à l'église étant chrétien. Alors on lui rendit sa charge et son logement au palais, pour servir d'exemple à en pervertir d'autres.
Cependant le roi commanda d'abattre toutes les églises bâties de nouveau , et tout ce que l'on avoit ajouté aux anciennes depuis la dominnlion des Arabes (2). Il vouloit chasser de son royaume tous les chrétiens et les juifs, et ny souffrir d'autre religion que la sienne; mais les révoltes qui s'élevèrent au commenceuicnl de son règne l'empêchèrent d'exécuter re dessein , et il eut au contraire la douleur de voir plusieurs musulmans se faire chrètions et mépriser la mort, sans compter ceux que la crainte tenoit cachés. Comm(» la révolte avoit diminué ses revenus, il surchargeoit les chrétiens pour y suppléer ; et de faux frères entreprenoient le recouvrement de ces exactions. Les principaux des musulmans , voyant les chrétiens ainsi abattus, leur disoient : Qu'est devenu votre courage et votre ardeur j)our le combat ? Ceux qui s'empressoient tant à attaquer notre prophète ont été punis comme ils méritoient; qu'ils y viennent maintenant, si c'est Dieu qui les pousse. Alors un jeune moine, nommé Fandila, aimable et par s;i bonne mine et par sa vertu, se présenta le premier au martyre. Il étoit de la ville d' Atci. aujourd'hui Guadix; et , étant venu étudiera Cordoue, il embrassa la vie monastique, et se retira à Tabane, sous la conduite de l'ablx' Martin. Après qu'il y eut vécu quelque tenip^, les moines de Pegna-Mellar le demandèrent à son abbé, et malgré lui le firent ordonner prêtre, pour gouverner la double communauté d'hommes et de femmes de ce lieu-là. Etant abbé , il redoubla ses jeûnes , ses veilles et ses prières. Un jour donc, il vint à Cordoue se présenter hardiment au cadi, lui prêcher l'Evangile, et lui reprocher les impuretés de sa secte. Le cadi, l'ayant mis en prison et chargé de chaînes, en rendit aussitôt compte au roi, qui entra en grande colère, admirant celle hardiesse et ce mépris de sa puissance. Il ordonna d'arrêter Tévéque de Cordoue , mais il s'étoit sauvé par la fuite. I^ roi avoit aus>i dtmné un ordre général de faire périr tous 1»^ chéliens, et vendre leurs femmes pour 1'^ disperser; mais les grands lui fir(»nt révc)qu»''^ cet ordre, lui représentant qu'il n'étoil p;»»
juste de perdre tant de peuple pour la témérité d'un seul, à laquelle aucun des plus sages et des plus considérables n'avoit pris part. Il se contenta donc de faire couper la tête à Fandila et exposer son corps au delà du fleuve, le treizième de juin huit cent cinquante-trois. L'Eglise en fait mémoire le même jour (1).
Le lendemain Anastase, aussi prêtre et moine souffrit le martyre (2). Il fut instruit dès 1 enfance à Saint- Aciscle de Cordoue ; étant diacre il eu quitta les fonctions pour embrasser la vie monastique , et fut enfin ordonné prêtre. S'étant donc présenté aux juges, et ayant parlé contre
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tranchée. Le même jour, vers l'heure de noue une religieuse nommée Digne, du monastère de Tabane , que gouvernoit Elisabeth , se présenta au martyre. Peu de temps auparavant, elle crut voir en songe sainte Agathe qui , tenant des lys et des roses, lui en donnoit une, et 1 appeloit à la suivre. Depuis ce jour, elle désiroit ardemment le martyre : si bien qu ayant appris celui d' Anastase et de Félix , elle ne put attendre davantage ; mais ouvrant secrètement sa clôture, elle se rendit en diligence à Cordoue, et demanda hardiment au cadi pourquoi il avoit fait mourir ses frères, qui ne soutenoieut que la vérité. Elle ajouta sa profession de foi et des malédictions contre la fausse religion ; et le cadi lui fit aussitôt couper la tête et pendre le corps par les pieds avec les deux autres. Ces trois martyrs souffrirent donc en même jour le quatorzième de juin, ère huit cent quatre-vingt-onze, qui est l'an huit cent cinquante-trois ; le lendemain Bénilde, femme avancée en Age et d'une grande piété, souffrit le même martyre ; et TE- lise honore ces quatre saints le jour de leur mort. Leurs corps turent brûlés quelques jours après et jetés dans le fleuve (3).
Colombe, sœur de l'abbé Martin etdel'abbesse Elisabeth , mais beaucoup plus jeune charmée de la vertu de sa sœur et de Jérémie son beau- frère, étoit très-souvent chez eux, et conçut un grand désir de se consacrer à Dieu. Sa mère, qui la vouloit marier, le Irouvoilfort mauvais, et s'en prenoit à sa fille aînée et à son gendre. Colombe refusa plusieurs partis ; et enfin, se trouvant, libre par la mort de sa mère , elle se retira avec sa sœur au monastère de Tabane, sous la conduite de Martin son frère. Elle y fut l'exemple de toutes les religieuses, et, pour vaquer plus librement a 1 oraison , elle obtint de s'enfermer seule dans une cellule. Mais les musulmans ayant dissipé la communauté de Tabane, les religieuses furent obligées de se retirer à Cordoue , dans une maison qu'elles a voient près de l'église de Saint- Lyprien. La ferveur de Colombe y croissoit de
(1) Martyr. R. 12 juin.
TOMK III.
(3) Martyr. R. U et 15 juin, C.O.,
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jour en jour ; et poussée par de fréquentes révélations, elle sortit secrètement du monastère demanda le logis du cadi , se présenta devant lui, lui déclara sa foi, et l'exhorta doucement à se convertir. Le cadi, surpris de sa beauté et de ses discours, la mena au palais, et la présenta au conseil , où elle continua de parler si fortement, que n'espérant pas de la faire changer, on la fit exécuter aussitôt devant la porte du palais. Elle fit un présent au bourreau qui devoit lui couper la tête, et son corps ne fut point exposé comme les autres ; mais on le mit dans un panier revêtu, comme il étoit d'habits de lin , et on le jeta dans le fleuve. C'étoit le dix-septième de septembre huit cent cinquantetrois, ère huit cent quatre-vingt-onze. Six jours après son corps, fut trouvé entier par les soins de quelques moines, et apporté au prêtre Euloge, qui l'enterra honorablement dans l'église de Saintc-Eulalie.
Pompose , religieuse de Pégna-Mellar, suivit l'exemple de Colombe (1). Ce monastère étoit dédié à saint Sauveur, et situé au pied d'une roche où des abeilles s'éloient logées, ce qui lui donna ce nom , qui signifie Roche-de-MieL Pompose s'y étoit retirée avec son père et sa mère et toute sa famille , et étoit parvenue à une grande perfection. Elle apprit le jour même le martyre de Colombe ; et, comme elle soupiroit depuis long-temps après cette grâce, elle sortit du monastère la nuit suivante, vint à Cordoue , se présenta le matin au cadi , et eut la tête tranchée le dix-neuvième de septembre. Son corps jeté dans le fleuve fut retiré et enterré à Sainte-Eulalie avec celui de sainte Colombe. L'Eglise honore ces deux saintes, chacune à leur jour (2).