III. Photius, patriarche
Celui que la cour choisit pour patriarche de Constanlinople fut l'eunuque Photius. Il étoit de grande naissance, petit-neveu du patriar- <^he Taraise, et fils d'Irène, sœur d'Arsaber, Patrice et maître des offic(»s, qui avoit épousé Caloraaire, sœur de rimpéralrice Théodora et du césar Bardas (3). Le génie de Photius étoit tncore au-dessus de sa naissance : il avoit l'es- Pi^il grand et cultivé avec un grand soin. Ses
. (1) Nicet. Vita Ign. to.
''Une. p. liv)i,C.
(3) Nicet. p. 1198. Post.
Th. n. 22.
richesses lui faisoient trouver facilement toutes sortes de livres , et sa passion pour la gloire alloil jusqu'à passer les nuits à la lecture. Aussi devint-il le plus savant homme , nonseulement de son siècle , mais des précédents. Il savoit la grammaire, la poétique, la rhétorique, la philosophie, la médecine et toutes les sciences profanes ; mais il n'avoit pas négligé la science ecclésiastique , et , quand il se vit en place, il s'y rendit très-savant. 11 étoit pur laïque, et avoit deux grandes charges à la cour, étant protospalaire et protasécrélis , c'est-à-dire premier écuyer et premier secrétaire. D'ailleurs il étoit schismalique , attaché au parti de Grégoire Asbestas, é\êque de Syracuse en Sicile , déposé pour ses crimes (1).
Dès le temps que saint Ignace fut élevé au siège de Constanlinople, il connoissoil si bien Grégoire qu'il ne voulut point qu'il assistât à son ordination , refusant de communiquer avec lui jusqu'à ce qu'il eût examiné sa cause à loisir. Cette conduite ne fut pas approuvée de tout le monde , el Grégoire en fut tellement irrité qu'il jeta les cierges qu'il lenoil à ses mains pour la cérémonie de l'ordination d'Ignace, el commença à le charger publiquement d'injures, et à diriê que c'étoit un loup et non un pasteur qui entroil dans l'Eglise. Pierre , évêque de Sardis, Eulampius d'Apamée , et quelques - uns du clergé de Constanlinople , prirent le parti de Grégoire et firent schisme contre Ignace, qui essaya pendant les onze ans de son pontifical de ramener Grégoire, n'épargnant ni les paroles ni les bienfaits ; mais ce fut inutilement.
Grégoire alloil dans toutes les maisons des grands médire d'Ignace , jusqu'à l'accuser de n'être pas chrétien. 11 éloil principalement estimé de Photius el de ses parents, qui le regardoient comme un grand homme de Dieu. Enfin Ignace le jugea dans un concile tenu au plus tard l'an huit cent cinquante-quatre, et le déposa de l'épiscopal (2). Grégoire el ceux de son parti envoyèrent à Rome porter leur plainte au pape Léon IV, qui écrivit à Ignace , le priant d'envoyer quelqu'un pour l'instruire de cette affaire. Ignace y envoya le moine Lazare , confesseur sous les iconoclastes , qui connoissoil parfaitement ce qui concernoit Grégoire. Toutefois Léon différa de le condamner ; et Benoît 111, son successeur, en usa de même, quoique Grégoire eiit encore envoyé à Rome de son temps. Ce n'est pas que le pape Benoit ne trouvât Grégoire suffisamment convaincu ; mais il se contenta de le déclarer suspens , et il n'y eut point à Rome de jugement définitif contre lui. Tel étoit Grégoire Abestas (3).
Comme Photius n'avoit point été élu, pour remplir le siège de Constanlinople, par les évêques selon les canons, naais par la seule
(1) Kicet. p. 1169. Sup liv. XLVII, n. 38.
Conc. p. liOO.
(3) (2) Nicol. Kp. 6, p. 338, Nie. Ep. 10, p. 350. Kp. 11,
fîlc
Ep. 12, p. 375
D. Styll. Ani. Ep. to. 8. p. 391.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
(AndeJ.-C.859.
autorité de Bardas , tous les évéqucs le rejetèrent d'abord , et en élurent trois autres d'un commun consentement (1). Ils persistèrent plusieurs jours dans cette résolution : enûn on les gagna tous petit à petit, excepté cinq, entre lesquels étoit Métrophane, métropolitain de Smyrne. Encore ces cinq , voyant que la multitude des évêques avoit cédé, se rendirent aussi, à condition que Photius donneroit un écrit de sa main , par lequel , renonçant au schisme, il embrassoit la communion d'Ignace, le reconnoissant pour patriarche légitime , et promettant de ne jamais lui rien reprocher, ni recevoir ceux qui voudroient Taccuser ; au contraire , de l'honorer comme son p^TC , et ne rien faire que de son consentement. Photius donna cette promesse; et à ces conditions il reçut l'ordination par les mains de Grégoire de Syracuse , et de laïque il fut évéque en six jours. Le premierjouronlelit moine, le second lecteur, le troisième sous-diacre , le quatrième diacre, le cinquième prêtre, le sixième, qui fut le jour de Noël huit cent cinquante-huit, on l'ordonna patriarche de Constanlinople.
Deux mois n'ètoient pas encore passés depuis son ordination , quand , méprisant ses serments, il commença à persécuter tous les ecclésiastiques qu'il trouva attachés à Ignace, les faisant fouetter et déchirer de coups (2). Ensuite il les flattoit , leur offroit des présents ou des places plus élevées, leur demandant des signatures dont il pût se prévaloir contre Ignace, et les pressant en toutes manières. Ne trouvant rien qui satisfit son désir de perdre Ignace , il persuada à Lardas , et par lui à l'empereur Michel , d'envoyer informer contre lui , comme ayant secrètement conspiré contre l'état. Aussitôt des magistrats, accompagnés de soldats , vinrent à l'ile Térébinthe , firent toutes les perquisitions possibles , mirent à la question les esclaves d'Ignace, employant toutes sortes de tourments; et, ne trouvant aucune preuve, ils ne laissèrent pas d'enlever Ignace et ses gens à l'île Hiérie , où ils l'enfermèrent dans une étable de chèvres. De là ils le transférèrent au faubourg de Promette, près de Constanlinople, où Léon Lalacon, domestique des nombres , c'est-à-dire capitaine des troupes, lui donna de tels soufflets qu'il lui fit tomber deux grosses dents ; puis on lui mit au pied des entraves de deux barres de fer, et on renferma dans une étroi te prison avec deux seuls domestiques pour le servir. Tous ces mauvais traitements ne tendoient qu'à tirer de lui un acte de renonciation , par lequel il parût avoir
2uitté son siège volontairement. Les évéques e la province de Constantlnople , qui se trouvèrent présents , voyant cette violence , s'assemblèrent dans l'église de la Paix pendant quarante jours , et déclarèrent Photius déposé, avec anathème tant contre lui que contre
quiconque le rcconnoîtroit pour patriarche (1).
Photius de son côté, appuyé de Bardas, assembla up concile dans l'église des Apôtres , où il prononça une sentence de déposition et d'ana- Ihème contre Ignace , tout absent qu'il étoit ; et , comme les évéques fidèles à Ignace lui reprochoient en face son injustice, il les déposa aussi , et les fit mettre dans la prison du palais, nommé Noumera , qui étoit très-infecte , et on les y garda plusieurs jours. Ignace y étoit avec eux chargé de chaînes, et d'autres dans la prison du prétoire. Enfin, au mois d'août huit cent cinquante-neuf, on l'embarqua, et on l'envoya en exil à Mitylène, dans l'île de Lesbos (2). On bannit de Constanlinople tous ceux que l'on soupçonnoit d'être dans ses intérêts, dont plusieurs furent déchirés de coups, et Biaise, garde-chartes, eut la langue coupée, parce qu'il par loi t trop librement.
rV. Photius envoyé à Rome.
Mais Photius, voyant que plusieurs murmuroient d'une procédure si irrègulière, s'avisa d'envoyer des légats à Rome (3) , et de demander au pape Nicolas qu'il en envovAt de son côté , sous prétexte d'éteindre les restes de l'hérésie des iconoclastes, mais en effet pour autoriser la déposition d'Ignace par la présence des Romains. Il écrivit au pape, qu'Ignace ayant représenté qu'il ne pouvoit plus exercer ses fonctions à cause de sa vieillesseeldc sa mauvaisi^ santé, avoil quitté l'église de Constanlinople, et s'étoi t retiré chez lui , dans un monastère qu'il avoit fondé, où l'empereur, toute la ville , et Photius lui-même , lui rendoient tous les honneurs et les devoirs convenabU^s.
Nous n'avons pas cette lettre de Photius, mais nous en avons une autre au pape Nicolas , qui commence ainsi (4) : Quand je pense à la grandeur de l'épiscopat , à la foiblesse humaine, et à la mienne en particulier, et combien je me suis toujours étonné que l'on pût se charger de ce joug terrible , je ne puis exprimer quelle est ma douleur de m'y voir engagé moimême. Et ensuite : Mon prédécesseur ayant quitté sa dignité, le clergé, les métropolitains assemblés, et surtout l'empereur, humain envers tous les autres, et cruel envers moi seul, poussés de je ne sais de quel mouvement, sont venus à moi ; et , sans écouter mes excuses m me donner de relâche, m'ont dit qu'il falloit absolument me charger de l'épiscopat. Ainsi^, nonobstant mes larmes et mon désespoir, ils m'ont fait violence , et ont exécuté leur volonté. Photius met ensuite sa confession de foi entièrement catholique, où il spécifie les sept conciles généraux.
L'empereur Michel écrivit aussi au pape, et envoya une ambassade, dont le chef étoit Ar-
(1) Metrop. Ep. to- 8. (â) Nicet. p. 1199, E. p. Conc. p. 1385, D. 1S02.
An dt J.-C. §00. ]
saber, protospataire, apparemment l'oncle de PhoUus, beau-frère de Bardas (1). Il étoit accompagné de quatre évêques : Méthodius, métropolitain de Gangres , Samuel, évêque de Chones ou Colosses en Phrygie , à qui Phofius donna le litre honoraire d'archevcVjue , Théophile, métropolitain d'Amorium, et Zacharie de Taormine en Sicile, érigée aussi alors en archevêché honoraire. Ces ambassadeurs portèrent de riches présents à l'église de Saint- Pierre , entre autres une patène et un calice d'or ornés de pierreries.