XLII. Mort de Bardas
Peu de temps après, les choses changer entde face à Constantinople. Le césar Bardas eut un songe qui l'épouvanta, et qu'il raconta ainsi à Philothée , son ami : Je croyois cette nuit aller en procession avec l'empereur à la grande église , et je voyois à toutes les fenêtres des archanges qui regardoient en dedans (4). Quand nous fûmes auprès de l'ambon , parurent deux eunuques de la chambre, cruels et farouches, dont l'un , ayant lié l'empereur, le tira hors du chœur du côté droit , l'autre me tira de même du côté gauche. Alors je vis tout d'un coup dans le trône du sanctuaire un vieillard 3!îsis , tout semblable à l'image de saint Pierre, 3yant debout auprès de lui deux hommes terribles, qui paroissoient des prévôts. Je vis devant les genoux de saint Pierre Ignace fondant en larmes ; en sorte que l'apôtre en pa- Nssoit attendri. Il crioit : Vous qui avez les l^iefs du royaume des cieux, si vous savez l'injustice qu'on m'a faite , consolez ma vieillesse
(aj P. m, p.
(4) NicVilalgn. p.1222.
affligée. Saint Pierre répondit (1) : Montrez celui qui vous a maltraité , et Dieu tournera la tentation à votre avantage. Ignace , se retournant, me montra de la main, et dit: Voilà celui qui m'a le plus fait de mal. Saint Pierre fit signe à l'officier qui étoit à sa droite, et , lui donnant un petit glaive, il dit tout haut : Prends Bardas , l'ennemi de Dieu , et le mets en pièces devant le vestibule. Comme on me menoit à la mort, j'ai vu qu'il disoit à l'empereur, le menaçant de la main : Attends , fils dénaturé. Ensuite j'ai vu qu'on me coupoit ef-» fectivement par pièces.
Bardas racontoit ainsi son songe, transi et pleurant. Philolhée lui dit : Epargnez , seigneur, ce pauvre vieillard, pensez au juge-^ ment de Dieu , et ne lui faites plus de mal , quand il l'auroit mérité. Mais Bardas , au lieu de suivre un conseil si sage, envoya aussitôt un parent d(» Photius , nommé Léon , accompagné de soldats, à l'île où étoit Ignace, avec ordre de le garder si étroitement qu'il ne pût absolument célébrer la lithurgie, et que personne n'entrât chez lui ni n'en sortit. C'étoit au commencement du carême l'an huit cent soixante-six , c'est-à-dire à la fin de février, et Ignace demeura trois mois ainsi renfermé. Au mois d'avril l'empereur Michel s'étant mis en campagne pour aller attaquer l'île de Crète, on lui rendit tellement suspect le césar Bardas, qui l'accompagnoit en ce voyage, qu'il résolut sa mort (2) . Bardas , voyant entrer les meurtriers l'èpée à la main dans la tente de l'emperour, se jeta à ses pieds pour lui demander grâce ; mais on le tira dehors , on le mit en pièces , et on porta par dérision au bout d'une pique quelques-uns de ses membres. Ainsi fi^ nit Bardas, le vingt-neuvième d'avril huit cent soixante-six , indiction quatorzième. Aussitôt l'empereur Michel rompit son voyage, et retourna à Constantinople , où il adopta et déclara maître des offices Basile , Macédonien , qui avoit eu grande part à la mort de Bardas. Et comme Michel , inappliqué et incapable , ne pouvoit se passer de quelqu'un qui gouvernât pour lui , il associa Basile à l'empire peu de temps après, et le couronna solennellement dans Sainte-Sophie , le jour de la Pentecôte , vingt-sixième de mai de la même année.
Photius, pour avoir perdu son patron, ne perdit pas courage ; mais , s'accommodant au temps, il commença à maudire et à détester Bardas après sa mort , autant qu'il l'avoit loué et flatté pendant sa vie (3). Il travaiBa à gagner les bonnes grâces de Basile, et ménageoit aussi Michel , ne sachant auquel des deux demeureroit la souveraine autorité. Cependant, voyant que plusieurs se séparoient de sa communion depuis la sentence prononcée contre lui par le pape Nicolas , il les persécutoit à outrance. Jl
(1) 1 Cor. X, 13.
(2 Post. Theop. I. iv,n.
40, p. 128; ibid. Cas. n.l7;
p. UH.
(3; Nicet. p. 1223.
HISTOIRE DU CHKISTlAiNISME.
[An de J.-C. 866
les dépuilloit, les uns de leurs dignités, les autres de leurs biens, en bannissoit d'autres, ou les mettoit en prison , et leur faisoit souffrir divers tourments (1). Toute profession, tout âge, tout sexe y étoit compris. Il chassa des ermites du mont Olympe, et flt brûler leurs cellules; il fil enterrer jusqu'au milieu du corps un de ceux qui refusoient de communiquer avec lui.
Pour attirer plus de gens à sa communion , Photius employa deux artifices : le premier , de faire ordonner par l'empereur que tous les legs pieux laissés par testament seroient distribués par ses mains (2). Ainsi il paroissoit libéral, car tous n'examinoient pas si c'éloit son argent qu'il donnoit ou celui d'autrui ; et ceux qui faisoient des testaments étoient obligés à entrer dans sa communion pour l'en faire exécuteur. L'autre finesse étoit d'obliger tous ceux qui venoient à lui pour apprendre les sciences profanes, de promettre par écrit que désormais ils n'auroieut point d'autre créance que celle de Photius. Ainsi, tous ses disciples, qui étoient en grand nombre, se trouvoient engagés à le soutenir, et il y avoit entre eux des gens de grande naissance.