XXXV. Commencement de saint Boniface de Maycncc
La plus grande lumière de l'église d'Angleterre en ce temps-là fut saint Boniface, apôtre de l'Allemagne. Il naquit à Wesscx, et comme l'on croit à Kirton , dans la comté de Devonshire, vers l'an six cent quatrevingt (3). Son nom anglois étoit Winfrid , et dès l'enfance il embrassa la vie monastique, au même lieu où estaujourd'hui la ville d'Exester. Ensuite il passa dans le monastère d(* Nuscelle, où les études ètoient meilleures. Il y apprit la grammaire, la poétique et les interprétations de TEcrilure sainte , tant dans le sens historique et littéral, que dans les sens spirituels, et fut ensuite lui-même employé à les enseigner. Son abbé le fit ordonner prêtre à l'âge de trente ans, vers l'an sept cent dix, après quoi il commença avec un grand zèle à instruire les peuples, "et travailler au salut des âmes (4). Une affaire pressée ayant obligé les évéques de la province à tenir un concile sans attendre les ordres de Brituald , archevêque de Cantorbéry, on lui envoya, avec la permission du roi Ina , le prêtre Winfrid pour lui en rendre compte , et depuis ce temps les évéques l'appelèrent souvent aux conciles.
Loin de se plaire à l'estime qu'il avoit ac-
quise, il résolut de quitter son pays pour travailler à la conversion des infidèles ; et , ayant obtenu avec peine le consentement de son abbé, et de la communauté , il partit accompagné de deux autres moines , et passa en Frise , vers l'an sept cent seize. Mais il y trouva la guerre allumée entre Charles, prince des François, et le roi Ratbod, qui avoit rétabli l'idolâtrie dans la Frise, auparavant sujette aux François, et perséculoit les chrétiens. Winfrid vint à Utrecht lui parler; mais, voyant qu'il n'y avoit rien à faire pour la religion dans ce pays, il repassa en Angleterre avec ses compagnons, et retourna au monastère de INuscelle.
Le roi des Frisons avoit écouté les instructions de saint Vulfran , et étoit prêt à recevoir le baptême. Il entroit déjà dans les fonts, quand il conjura le saint évéque de lui dire où étoit le plus grand nombre des rois et des princes de la nation des Frisons , s'ils ètoient au paradis qu'il lui promettoit, ou dans l'enfer dont il le menaçoit (i). Ne vous y trompez pas, seigneur, dit saint Vulfran, les princes vos prédécesseurs , qui sont morts sans baptême , sont certainement damnés; mais quiconque croira désormais , et sera baptisé , sera dans la joie éternelle avec Jésus-Christ. Alors Ratbod retira le pied des fonts baptismaux , et dit : Je ne me puis résoudre à quitter la compagnie des princes , mes prédécesseurs, pour demeurer avec un petit nombre de pauvres dans ce royaume céleste. Je ne puis croire ces nouveautés, et j'aime mieux suivre les anciens usages de ma nation. Quoi que lui put dire saint Vulfran, il demeura dans son opiniâtreté , tandis que plusieurs Frisons se convertissoient.
Il ne laissa pas ensuite de demander saint Villebrod, qui prêchoit dans le même pays, pour le consulter avec saint Vulfran , et trouver quelque moyen de se faire chrétien sans quitter sa religion. Saint Villebrod répondit à ses envoyés : Après que votre prince a méprisé les avis de notre frère le saint évéque \'ulfran , comment recevra-t-il les miens ? Je l'ai vu cette nuit attaché d'une chaîne ardente, c'est pourquoi je suis assuré qu'il est déjà dans la damnation éternelle. Saint Villebrod , ayant ainsi parlé , ne laissa pas de se mettre en devoir d'aller trouver le roi Ratbod ; mais il apprit en chemin qu'il étoit mort sans baptême, et retourna sur ses pas. C'étoit l'an sept cent dix-neuf. Quant à saint Vulfran , ayant prêché en Frise pendant cinq ans , il ordonna Géric pour son successeur dans l'église de Sens , et retourna à l'abbaye de Fontenelle, où il acheva saintement sa vie, Tan sept cent vingt, le vingtième de mars , jour auquel l'Eglise honore sa mémoire (2).
Peu de temps après le retour du prêtre
(1) Anast.
(i) Acl. ap. R. V. n.
(3) Bon. dcSf>\. Act.Vit.
au. ei Ben. t. 2, A. '.. SS. Benp. 1010, el t. 3, ). iUi.
(1) Bed. 5, Hisl. c. 93.
Elog. loin. 3, SS. Ben. p.
(2j Martyr. ÏX. 24 ap.
(3) Acl. SS B. t. 4, p. 1, etc. 89.
< Il
(1) Sup. n.2,c.9.Vit.S.
Vulf. t. 3, Act SS. Ben. p«
(3) Martyrol. Rom. SO mart.
JIISTOIKE DU CHIUSTIANISME.
Winfrid dans son monastère de Nuscelle , l'abbé mourut, et la communauté voulut le mettre à sa place , mais il le refusa , et s'en alla à Rome avec des lettres de recommandation de son évéque (1). C'étoil Daniel , évéque de Wincester, célèbre par sa vertu et sa doctrine. Winfrid, étant arrivé à Rome, se présenta au pape Grégoire II , et lui expliqua le désir qu'il avoit de travailler à la conversion des intidèles. Le pape le regarda d'un air serein, et lui demanda s'il avoit des lettres de son évfkiue. Winfrid tira de dessous son manteau une lettre cachetée pour le pape, et une autre ouverte, qui étoit une recommandation générale à tous les chrétiens, suivant la coutume, dont j'ai marqué la formule en parlant de Marculfe (2). Le pape lui lit signe de se n^ tirer ; et, ayant lu à loisir les lettres de l'évêque Daniel, il eut plusieurs conférences avec Winfrid , en attendant le temps propre pour son voyage, c'est-à-dire le commencement de l'été. Alors il lui donna des reliques qu'il demandoit, avec une commission de prêcher l'Evangile à toutes les nations intidèles où il pourroit arriver, les baptiser suivant l'usage de l'église romaine , et avertir le pape de ce qui lui seroit nécessaire pour l'exécution de sa commission (3). La lettre est du quinzième de mai , la troisième année du régne de l'empereur Léon II , indiction seconde , c'est-à dire l'an sept cent dixneuf.
Avec cette lettre, Winfrid passa d'abord en Lombardie, où il fut reçu honorablement du roi Luitprand. Ensuite il traversa la Bavière, et vint enThuringe , et commença à exercer sa commission. Il prêcha aux grands et au peuple pour les ramener à la connoissance de la vraie religion , altérée et presque éteinte par de faux docteurs. Car, bien qu'il y trouvât des evéques et des prêtres zélés pour le service de Dieu , il y en avoit d'autres qui s'étoient abandonnes à rincontinence , et il fit son possible par ses exhortations pour les ramener à une vie conforme aux canons.
Cependant , ayant appris la mort deRatbod, roi des Frisons , il eut une grande joie de voir la porte ouverte en ce pays-là pour l'Evangile; et il y passa aussitôt pour seconder les travaux de saint Yillebrod, sous la protection du prince Charles , devenu maître de la Frise. Il ut part de ces heureuses nouvelles à l^uff"ou Edburge, abbesse dans le pays de Kent, la priant en même temps de lui envoyer des actes des martyrs. Dans sa réponse, l'abbesse le prie d'offrir des messes pour l'àme d'un de ses parents, et lui envoie cinquante sous d'or et un tapis d'autel. W infrid travailla trois ans en Frise avec saint Villebrod, convertit beaucoup de peuple, ruina des temples d'idoles et balit des églises.
(1) vu. c. 5.
(2) Ap. Bonif. Epist. 33.
5up. liv XJLXix, n. S8.
[An de J.. G. 719.
AjîdeJ.-C.721.J