LI. Conversion des Normands
Hervé, archevêque de Reims, consulta le pape Jean sur divers cas de pénitence, à l'occasion de la conversion des Normands. Car , après avoir ravagé la France environ soixantedix ans , ils s'y établirent enfin , et embrassèrent le christianisme. Le roi Charles le simple, voyant que, loin de les chasser , il ne pouvoit j même leur résister, résolut, par le conseil des I seigneurs, de traiter avec eux. Pour cet effet, il envoya quérir Francon, archevêque de Rouen , car ils étoient en possession de cette ville , et du pays d'alentour, et le chargea de demander à Rollon, leur chef, une trêve de trois mois, qu'il accorda (1). Mais quand elle fut expirée, les François, excités par Richa d duc de Bourgogne, et par Elbes, comte de Poitiers, recommencèrent la guerre. De quoi Rollon, irrité, recommença aussi ses ravages, et courut jusqu'en Bourgogne ; toutefois il respecta le monastère de Saint-Benoit sur Loire. Au retour il assiégea Chartres , dont l'évêque Anteime , secouru par les François et les Bourguign(»ns, sortit au milieu des escadrons armés , revêtu comme pour dire la messe, et portant à ses mains la croix et la tunique , ou chemise de la Sainte Vierge. Les Normands furent repoussés, et on l'attribua à la vertu de cette relique (2). Enfin les François, ennuyés de voir leur pays ruiné , obligèrent le roi Charles d'envoyer encore à Rollon l'archevêque Francon, qui lui dit : Grand prince, voulez-vous toute votre vie faire la guerre : ne songez-vous point que vous êtes mortel, et qu'il y a un Dieu qui vous jugera après la mort? Si vous voulez vous faire chrétien , vous pouvez avoir la paix ; le roi Charles vous cédera toute celte cote de mer que Hasting et vous avez désolée, et pour affermir l'amilié, il vous donnera sa fille Gisle en mariage. Rollon consulta les premiers d'entre les Normands, qui furent d'avis d'accepter les conditions, et on convint d'une seconde trêve de trois mois , pendant laquelle le roi et lui se verroient pour conclure le traité.
L'entrevue se fit à Saint-Clair, sur la rivière d'Epte ; et Robert , duc des François , qui s'étoit offert pour être parrain de Rollon, s'y trouva avec le roi. Le traité fut conclu -. le roi céda à Rollon tout le pays nommé depuis Normandie, en plein-lief de la couronne, et la Bretagne en arrière-fief; lui donna sa fille en mariage, et Rollon promit de se faire chrétien et de vivre en paix avec les François. En
(1) 1 Cor. vu, 9.
(2) Flod. Vers. p.
Liiitpr. n,c 13.
(i) Vers. Floc.p. 607.
(3) Chr. Cass. c. 52.
Luitpr. II, li.
3 Chr. Cass. c. 53.
VW
(1) Dudo. lib. II, p. 7y. Ci) Vill. Gemmetl- il,
c. If).
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[AndeJ.-C.ûli
effet, rarchevt^quc Francon Tayant instruit, le baptisa l'an neuf cent douze; ie duc Robert Je leva des fonls, lui donna son nom, et lui flt de grands présents. Robert de iNormandie , car c'est ainsi que Rollon fut nommé depuis son baptême, fit aussi instruire et baptiser ses comtes, ses chevaliers et loule son armée. Ensuite il demanda à l'archevêque Francon quelles églises éloient les plus respectées dans son nouveau pays, et quels saints on eslimoil les plus puissants protecteurs. Il répondit : Les églises de Rouen , de Bayeux et d'Evreux , sont dédiées à la Sainte- Vierge. Il y a une église de Sainl-ÎMidicl sur une montaji^ne dans la mer. Au faubourg de cette ville de Rouen est le monastère d(^ Saint-Pierre, où repose le corps de saint Ouen , mais on l'a porté en France par la crainte de votre arrivée. Jumiéges est encore une église de Saint-Pierre. Voilà les principales de votre état. Et, dans le voisinage, dit Robert, quel est le saint estimé le plus puissant? Saint Denis, répondit Francon. Robert reprit : Avant que de partager la terre à mes vassaux, j'en veux donner une partie à Dieu, à sainte Marie et à ces autres saints, atin d'attirer leur protection. Donc, pondant la première semaine de son baptême, portant encore l'habit blanc, il donna chaque jour une terre à chacune de ces sept églises, dans l'ordre où elles viennent d'être nommées.
Le huitième jour, ayant quitté les habi's baptismaux , il commença à partager les terres à ses comtes et à ses autres vassaux ; puis il épousa avec grand appareil la princesse (iiï.le, ûUeduroi; mais il n en eut point d'enfants, et, comme il étoit déjà fort âgé, il ne survécut que cinq ans. H les employa à rétablir les pays, y donnant de bonnes lois, et faisant observer exactement la justice. Surtout il doit Irès-sévère contre les vols et les larci s. 11 rebâtit plusieurs églises, et la religion commença à refleurir dans toute la iNormandie.
Mais la conversicm de ce peuple ayant été si prompte, et la politique y ayant eu tant de part, il étoit difficile quelle fût assez solide dans tous les particuliers. Ce fut le sujet de la consultation d'Hervé, archevêque de Keims, et de la réponse que lui tit le pape Jean. (]ar il ne faut pas croire que les Normands fussent tous renfermés dans la Normandie, et qu'il n'en restât plusieurs dans les autres provinces, où ils s'étoient répandus, particulièrement dans celle de Reims qui contine à celle de Rouen , et il est certain qu'Hervé travailla beaucoup à leur conversion. Le pape dit donc dans cette lettre, qu'il se réjouit de ce que la nation des Normands s'est convertie à la foi (1). Quant à ce que vous nous demandez , ajoute-t-il , comment il en faut user à Tégard de ceux qui ont été baptisés et rebaptisés, et qui, après le baptême, ont vécu en païens, et tué comme
eux les chrétiens et les prêtres, sacrifié aux idoles, et mangé des viandes immnlét'S; voici ce que nous pensons. Si c'etoient d'anciens chrétiens, on lesjugeroit selon les canons; mais comme ils sont encore novices dans la foi, nous nous en remettons à votre jugement, vous qui avez celte nation dans vôtres voisinage, et qui pouvez mieux en connoître les inclinations et les mœurs. Car vous voyez bien qu'il ne faut pas les traiter suivant la rigueur des règles, de peur que ce fardeau, auquel ils ne sont pas accoutumés, ne leur paroisse insupportable, et qu ils ne retournent à leur pn niière façon de vivre. Véritablement s il s'en trouve entre eux qui veulent se î^oumettre à la pénitence canonique, vous ne devez pas les en dispenser, et vous ne devez en tout avoir pour but que le salut des âmes, pour mériter avec saint Kemy la joie élernellc. Nous avons reçu votre présent avec la même affection que vous nous l'avez envoyé.
LU. Questions sur les Hongrois.
Les ravages des Hongrois et leur barbarie extrême avoient répandu cette opinion dans le peuple, que c'étoit le Gog et l>lagog prédit dans le prophète Ezéchiel et dans l'Apocalypse. Vicfrid, evêque de Verdun, consuma, sur ce sujet, un abbé d'un monastère de Saint-Germain, silué dans un autre pays, qui lui répondit ainsi : Ceite opinion est frivole et n a rien de vrai (1;. On dil que la lin du monde <'st proche, et parconsé juenl que (iog et Magog, qui doivent venir du <ôté d'aquilorj a la fin des années, sont les Hongrois, dont on n'avoil jamais ouï parler auparavant, et q^ii viennent de paroitre. INIais il faut considènr attentivement les nations qui doivent venir avec cellelà (2),sivoir: Mos(Kh et Tubal, les Perses, les Libyens, Gomer etThogorma. Si les Hongrois sont Gog et Magog, où sont ces na;ions qui doivent venir avec eux? Car Mosoch sont les Cappadoeiens, selon .loseph ;Tub<vl les Ibériens ou Espagmds, ou, selon les Hébreux, les Italiens ; Les Perses et Libyens ou Elhioiieiis, sont des nations tres-connues ; (ioiner sont les Gala le^ ou Gallogrecs; Thog >rina les Phrygiens. Voit-on avec les Hongrois ces peuples, dont on ne sait pas même le nom ni le pays? quant a ce qu on dit, qu'ils portent des arcs et des flèches, presjjue toutes les nations de l'Orient et du Midi se servent de telles armes.
Les juifs et quelques chrétiens judaïsanls disent que Gog et Magog sont des peuples de Scylhie, cruclsel innomlmibles, qui s etend<'nt au-delà du mont Caucase et du palus Méotide, près la mer Caspienne, jusque dans l'Inde, et qu'au bout de mille ans le diable les excitera
' (1) tom. 0,Conc.p. 483. Flod. iv, c. 14.
AndeJ..C.yi3à»i8j LIVRE CINQU
pour venir dans la terre d'Israël , et former un royaume contre les Siiints, avec plusieurs autres nations. A quoi ils appliquent ce passage de l'Apocalypse : Au bout de mille ans, Satan sera tiré de sa prison ; il sortira et séduira bs peupl'S qui s(ml sur les quatre coins de la terre, Gog d Magog et le reste (1). INIais puisque ce livre port' le litre d'Apocalypse, qui veut dire révèlatiims, qui doute que toute cette prophétie ne soit mystique, et n'ait besoin d être exp'iquèe? H ne faut donc pas entendre par Gog et Magog des nalions corpo^ relies; mus ces noms marquent la cru<lle persécution des h Tétiqu(»s, qui, à l'instigation du démtm, se sont élevés contre la cité deDieu, c'e-t-à dire l'Flglise, sortant de leurs coins et de leurs cavernes. Gog signifie le toit, c'est-àdire les hérésiarques superbes, et Magog cequi vient du toit, c'est-à-dire leurs sectateurs Revenant aux Hongrois, nous n'avons lu dans aucune histoire le nom de cette monstrueuse nation, quoiqu'il n'y ait point eu de pays inaccessibles à la puissance romaine, soit terre ferme, soit Ile. Si ce n'est que l'on dise que ce peuple ait changé de nom avec le temps comme plusieurs autres.
Avec cette lettre, on en trouve une que l'on croit être du même auteur, sur cette question : Pourquoi maintenant, c'est-à-dire de son temps, on ne dédie point d'églises en l'hormeur des saints de l'ancien Testament, comme du nouveau {"2). C'est, dit-il, qu'il est difficile ou même impossible de trouver de leurs reliqjies, sans lesquelles on n'a pas accoutumé de bâtir ou de consacrer des églises; outre que nous ne savons pas les jours de leur mort ou de leur martyre.
LUI. Eglise d'Allemagne.
C'étoit la Germanie qui étoit la plus exposée aux ravages des Hongrois. L'an neuf cent douze, ils pillèrent sans résistance la Franconieet laThuringe ; l'année suivante ils ravagèrent l'Allem.igne, c'est-à-dire le haut Rhin, et il y en eut grand nombre de tués sur la rivière d'In, par les Allemands et les Bavarois (3). En neuf cent quinze, ils désolèrent toute l'Allemagne par le fer et par le feu , coururent laThuringe et la Saxe, et vinrent en neuf cetjt seize , au mj)nastère de Fulde. L'année suivante par l'Allemagne, et l'Alsace, ils pénétrèrent jusqu'en Loraine.
A Brème, ils brûlèrent les églises, massacrèrent les prêtres au pied des autels, tuèrent ou emmenèrent en captivité le clergé pêlemêle avec le peuple (4). Ils brisoient les croix, et s'en mocquoient ; mais tout d un coup il s'éleva um tempête qui , enlevant des éclats de bois des toits des églises demi-brulées, les