LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME
dant quelques jours ; puis , craignant d'offenser Dieu si elle ne faisoit connaître ce qu il lui avoit découvert, elle appela secrètement Yaldran, moine de Sainl-Gal, à qui elle déclara sa révélation, le priant de garder pour lui seul ce qu'elle savoit de son martyre, mais de publier dans Téglise , et partout aux environs, ce qui regarde lincursion des barbares, afin que le peuple eût le loisir d'adoucir la colère de Dieu par les prières, les jeunes et les aumônes.
On ne crut point cette prophétie, jusqu'à ce qu'on en vît l'accomplissement, par le bruilqui courut à l'approche du mois de mai neuf cont vingt-cinq , que les Hongrois étoient répandus dans toute la Bavière (1). On les vit bientôt autour du lac de Constance , et les villages en feu de tous côtés. Engilbert , abbé de Saint- Gai , ayant eu la prévoyance de fortifier un château près du monastère , envoya à Viborade onze des principaux moines pour l'exhorter à sortir de sa réclusion. Nous savons bien , dirent-ils , que vous ne craignez point la mort , mais il faut vous conserver pour notre maison , qui a besoin de vos prières. Elle les remercia , et les pria qu'elle put le lendemain parler à l'abbé. Il y vint tout hors d'haleine et la conjura avec larmes de se conserver. Elle lui répondit : Mon père, pourquoi voulezvous employer l'autorité que vous avez sur moi à me faire perdre le fruit de mes travaux passés ? Je ne quitterai point, tant que je vivrai, cette demeure que Dieu m'a accordée par sa grâce. L'abbé comprenant qu'elle avoit quelque révélation de sa fin , lui demanda pardon de l'avoir pressée, et la pria de lui donner conseil sur ce qu'il devoit faire luimême. Mon père, dit-elle, sauvez-vous incessamment , vous et ceux que Dieu vous a confiés ; achevez de faire porter aujourd hui et cette nuit, au château, le trésor de Saint-Gai, et tout ce qui vous est nécessaire, car demain sans faute cette vallée sera toute remplie de Barbares. L'abbé ne différa point, et fit porter au château tout ce qui resloit de livres, d'or, d'argent, d'habits et de provisions nécessaires.
Les parents d*une fille nommée Rachilde , qui étoit recluse avec Viborade , vinrent lui demander leur fille pour la mettre en lieu de sûreté. Mais elle leur dit {-2) : N'en soyez point en peine , Dieu la conservera longtemps pour votre consolation. Le moine Hitton , frère de Yiborade , demeuroit à l'église de Saint-Magne , dont il avoit la garde , et à laquelle étoit jointe la cellule de sa sœur : elle l'obligea de se sauver aussi dans un bois voisin. Enfin les Hongrois étant arrivés , quelques-uns vinrent brûler l'i glise de Saint-Magne ; mais ne pouvant en faire autant de la cellule de Yiborade, ils cherchèrent à y en-
trer. La trouvant fermée de tous côtés , deux montèrent sur le toit, le rompirent, et étant descendus, trouvèrent la sainte devant un petit autel , où elle se recommandoit à Dieu et à tous ses saints. Ils la dépouillèrent de tous ses habits, hors de son cilice, lui déchargèrent sur la tète trois coups de hache, et se retirèrent la laissant demi-morte, nageant dans son sang. C'étoit le second jour de mai neuf cent vingt-cinq.