CHAPITRE XX
Les Chiffons de Laîne
Ce n'est assurément pas une chose de mince valeur, que cette brochure que vient de publier ou plutôt envoyer aux bibliothèques publiques, le Ministère du Commerce et de l'Industrie (Office du Travail) sous le titre : L'Industrie du Chiffon à Paris (1903).
Chacun prend intérêt à l'étude d'un monde curieux qui, d'après le recensement de 1896, se composait, à Paris, de 5.000 personnes, chiffre que les intéressés estiment très inférieur à la réalité.
L'enquête soumise au Ministre dit que le chiffon de laine ne présente pas pour le chiffonnier-ramasseur, la même importance que les os, les vieilles chaussures, le verre blanc, les boîtes à conserves, la ferraille, les boîtes à sardines, etc. Cependant le chiffon de laine a une grande importance.
Chiffons de laine pure sans mélange (moyenne annuelle) :
Importations Exportations
1878 à 1882 kil. 2.310.000 kil. 13.085.000
La moyenne de 5 années a été :
1898 à 1902 kil. 1.942.000 kil. 26.079.000
La consommation de chiffons de laine, dans nos fabriques, n'est pas négligeable ; certains marchands de chiffons estiment qu'elle est à peu près équivalente au tiers de notre exportation.
L'Angleterre, la Belgique et l'Allemagne sont les principaux clients de notre exporr tation.
L'importation est fatalement moindre.
Le chiffon n'a pas toujours eu la même valeur. Il y a un demi-siècle, on ne recherchait guère que les grands morceaux capables d'être utilisés pour le raccommodage de. cetrains vêtements. Le» moindres morceaux, les rognures, s'employaient comme engrais.
Les matières animales, telles que la laine et certains poils sont riches d'azote ; elles poussent par conséquent à la croissance rapide des plantes et, de plus, elles ont une grande durée.
M. L. Paulian raconte que^ en 1835 ou 1836, une marchande faisant le colportage, venant de Bretagne à Paris, pour les emplettes, eut l'idée d'acheter des chaussettes de laine qu'elle avait remarquées dans un lot de chiffons.
Son marché conclu, elle demanda au vendeur de lui mettre dorénavant de côté, tout ce qu'il trouverait de tricotages non rapiécés et surtout de nuances bleues ou bleutées, qu'elle les lui achèterait à chacun de ses voyages.
Arrivée aux environs de Dinan, où elle demeurait, elle fit défaire à la main les 20 ou 30 kil. des chaussettes, que le chiffonnier lui avait cédées et les vendit à un filateur et fabricant de droguet, étotte commune en usage dans le pays.
Cette étoife était composée d'une chaîne de lin et d'une grosse trame de laine.
Le fabricant carda très bien les fdaments fournis par sa cliente qui, par la suite, acheta, ainsi que d'autres individus, quelques milliers de kilos de tricot bleu ou bleuté mis de côté à Paris.
Un peu plus tard, un maître cardeur de Vienne (Isère) eut l'idée de tirer parti des
chifibns de laine après quelques essais mécaniques desquels il obtint un produit passable.
. C'est alors qu'en cette ville on commença à effilocher à la main. Un fabricant (1843)
introduisit l'effilochage ou l'effiloche dans le fil destiné à faire un drap qui s'appela miran-
dolle.
Suivant M. Pauliau, MM. Gourdon Frères, filateurs et tisseurs à Chemillé (Maine-et- Loire) construisirent la première machine à effilocher.
On commença par effilocher les bas et les tricots parce que les fils plus ouverts dont ils se composent offrent plus de prise aux dents des appareils qui doivent les déchirer.
On tenta des essais analogues à Mehun-sur-Yèvre (Cher), àHeurichemont, à Limoges, à Châteauroux.
La grosse difficulté était d'obtenir le classement des chiffons ; c'est pourquoi les premières effilocheuses travaillèrent les déchets mêmes des fabriques oii elles étaient utilisées.
Peu à peu, on créa des usines d'effilochage à Lodève, à Castres, à Vienne, etc.
Le succès amena le triomphe plus parfait des chilfons, ce qui, avec certaines facilités douanières, décida l'Angleterre, l'Allemagne et la Belgique à devenir nos tributaires. Il est vrai de dire que les Anglais s'appliquèrent avec beaucoup de succès à convertir en une espèce de peignon ou blousse, les petites pièces de draps formées des fils les plus fins.
On appela ce produit : Shoddy, en Angleterre ; effilochage ou renaissance en France.
Tout d'abord, on crut qu'il fallait inévitablement mélanger la renaissance à d'autres matières courtes, pour en faire un gros fil et une étoffe commune. Ce qui rendait cela nécessaire, c'est l'imperfection même du travail mécanique qui laissait, dans les produits, certaines bribes de fil non ouvertes.
Lorsqu'on obtint une blousse parfaite, on n'hésita pas à mélanger le produit de chiffons neufs avec des qualités de laines fines ayant de la résistance et beaucoup d'ondulations. Les Allemands utilisèrent, pour cet usage, nos belles laines d'Arles auxquelles ils donnent une valeur très élevée.
La renaissance, en sfî filant avec la laine, en diminue beaucoup le prix, sans en amoindrir la qualité sensible:r)ent.
Il est difficile, sinon impossible, de distinguer l'étoffe bien soignée dans laquelle l'effilochage entre pour une proportion modérée. Au contraire, si cette proportion est augmentée, l'étoffe devient plus raide ou moins souple et plus cassante.
A Verviers et à Vienne (Isère) on a su tirer bon parti de l'effilochage. Depuis qu'il devient presque impossible de produire des draps extra-lins, comme ceux qui se fabriquaient à Sedan, cette dernière ville s'est mise aussi à employer de l'effilochage.
Pour certaines qualités, Elbeuf s'en sert depuis longtemps. Naturellement les chiffons varient de prix. En 1883, le rapport de Luynes fixait à 100 fr. les 100 fil. de mérinos neuf. » 1899, la flanelle blanche (mérinos neuf) a fait 195 fr. » 1900. » » )i » » 115 fr.
Depuis, les prix varient de 60 à 70 fr. Nous trouvons ces autres chiffres:
en 1883 en 1902
Mérinos laine douce 40 fr. 40 à 50 fr.
Drap neuf mélangé 40 » 30 à 40 »
Drap laine vieux mélangé 15 » 8 à 18 »
Déchets pour engrais (gros de laine) ' 2 » 0.50 à 1 »
Ce dernier déchet est un résidu de battage et de triage que l'on jette aux poussières et qui se vend pour engrais, à un prix presque insignifiant. Les compagnies de chemins de fer ont, pour cela, comme pour les engrais chimiques, des tarifs spéciaux.
Malgré la valeur qu'ont acquise les chiffons de laine, il s'en perd beaucoup encore, parce que les petites quantités ne sont pas vendables; elles tombentfatalement dans la hotte du chiffonnier.
M. Paulian affirme qu'il existe plus de 450 espèces de chiffons qui toutes ont une destination commerciale spéciale.
Paris possède une Chambre syndicale du commerce des chiffons.
Un journal spécial, qui a 30 années d'existence. Le Journal des chiffons., de l'effilochage et de la papeterie, donne le cours de tous les chiffons sur les principaux marchés de l'Europe.
La curiosité est certainement piquée, lorsqu'on se demande ce que l'industrie humaine trouve dans la hotte du chiffonnier, aussi, quoique cela sorte un peu de notre sujet, voulons-nous faire connaître le prix d'achat et le prix de vente pratiqués par un maître chiffonnier pour certains produits, par 100 kil.
i blanc dit de brocanteur. . 20 23
» chiffonnier 10 12
bulle (blanc sale) 2 à 3 4
gros-dur, phormium, sacs 1 2 placement très difficile
ficelles 10 12
( bouquins, lettres, factures 3 4
] papier de choix 2.50 à 3 4
^ ^ ( » pour cartonnier . . 1 à 1.50 2 à 2.25
! mérinos neuf 60 à 70 80 rare dans la hotte du
» vieux • 40 50 chiffonnier
drap neuf 55 à 50 50 à 55 provient du classage
» vieux 10 à 15 18 à 20
couvertures, etc 1 2 papier à choclat
On trouve encore :
"Vieux métaux : plomb, zinc, vieilles ferailles, boites de fer blanc, etc. Verres cassés : verre blanc, verre à vitre, verre noir de cave. Os : de tabletterie ou de travail et les os pour fonderies. Vieilles chaussures : dont les prix de manipulation dépassent souvent le prix de la
marchandise.
On ne peut donner qu'une évaluation du commerce en gros à Paris.
Si l'importance des marchandises venant des maitres-chiffonniers et des cliineursbrocanteurs varie peu chaque année, l'apport des marchandises de province sur le marché parisien et l'achat des produits neufs ou considérés comme tels se modifient suivant les besoins de la consommation.
D'api'js l'cstiination du Président du Syndicat des négociants en chiffons de France, la valeur des ventes annuelles sur le marché parisien pour les chiffons et papiers à usage de papeterie, les chiffons de laine et similaires, les os, les vieilles chaussures, baleines, etc.» sauf les vieux métaux, peut être évaluée à 25 millions de francs.
Un peu plus des trois-huitièmes est constitué par des chiffons de laine et les lainages.
Les marchandises neuves, dont la presque totalité se compose de chiffons de laine ou de coton et de rognures de papier représente un septième de la valeur totale.
Les marchandises provenant de Paris et de la banlieue (neuves ou vieilles) constituent un peu plus des trois-cinquièmes de la valeur des produits du chiffonnage arrivant sur le marché parisien.
Les deux autres cinquièmes viennent presque exclusivement de la province.
Les préparations successives de ces chiffres dénotent un espi'it d'ordre très grand, car pour qu'il y ait commerce suivi, il faut nécessairement une classilication régulière. Qu'on en juge par les chiflres de laine classés pour effilochage.
Mérinos neufs