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CHAPITRE XIX

La Broderîej la Tapisserie, la Passementerie

Ces industries n'absorbent pas d'énormes quantités d« laine, mais elles impliquent des arts ingénieux et donnent, à la matière première, une valeur qu'il est impossible de passer sous silence.

La broderie est aussi ancienne que le tissage des étoffes. Les historiens et les poètes ont à l'envi vanté des descriptions d'un travail manuel remarquable, en des étoffes où la laine, la soie, le coton se mariaient, en teintes brillantes, à l'or et aux pierreries.

Certains dessins s'obtenaient-ils à la main ? Etaient-ils le résultat de fils passés dans le tissu lors de l'ourdissage ? La question est plus difficile à résoudre qu'on ne le pense.

Plusieurs peuples, même avant les Hébreux, connaissaient l'art de travailler en broderie. Pamphile, fille d'Apollon, aurait, d'après Aristote et Pline, enseigné, aux femmes grecques, l'art de la broderie.

Les latins appelaient phrygiœ les étoffes brodées, du nom des Phrygiens, leurs inventeurs.

L'histoire, qui se lie à la fable de ces temps antiques, ne dit rien de positif; il est probable que la broderie fut travaillée à la main, à l'aiguille et au métier. Une description d'Aristote suffit à démontrer, par la complication de la chose admirée, l'impossibilité de l'obtenir autrement.

(( On fit à Alcysthène, une pièce d'étofïe d'une telle magnificence qu'on la jugea digne d'être exposée dans le temple de Junon Lucinienne, où se rend toute l'Italie, et qu'elle y fut admirée plus que tous les autres objets. Cette pièce d'étoffe, passa dans la suite, aux maiug de Denis l'Ancien, qui la vendit aux Carthaginois pour 120 talents (660.000 francs de notre monnaie).

(( Elle était de couleur pourpre, formait un carré de 15 coudées de côté (3 m.) et était ornée, en haut en bas, de figures œuvrées dans le tissu. Le haut représentait les animaux sacrés des Susiens ; le bas, ceux des Perses. Minerve et Vénus, aux deux extrémités ».

Dans les âges historiques, la broderie est aussi célèbre, mais le tissage de l'étoffe et de la broderie, comme la confection de la tapisserie, sont confondues et la confusion dure encore.

La tapisseriri tissée à la navette était travaillée primitivement debout, sur le métier monté perpendiculairement. Homère et Virgile le disent. C'est ce qui se fait encore, dans la haute lisse, avec cette différence qu'autrefois les fils n'étaient pas arrêtés par le bas sur un cylindre.

Seiioque nous apprend qu'on les assujettissait par le moyen d'une pièce de bois à laquelle étaient attachés des poids très pesants.

Les Egyptiens songèrent, les premiers, à travailler assis, comme on le fait aujourd'hui aux Gobelins, à Beauvais. à Aubusson. Nos tisserands travaillent ainsi depuis fort longtemps.

Chez les Romains, une simple bordure en broderie, en couleur, placé sur le vêtement, exprimait la dignité, le sexe, l'âge et le deuil.

Au moyen-âge, la broderie constitua un grand luxe bon seulement, dans sa magnificence, pour les princes du sang.

Depuis, elle prit diverses formes dont nous ne pouvons tracer l'histoire afm de ne pas nous écarter de notre sujet qui est plus spécialement la cause de la laine. Nous arrivons ainsi à la broderie en tapisserie.

Avec les fils colorés, on reproduit un objet quelconque sur le canevas. L'art consiste à le reproduire dans un état de perfection désirable.

La brodeuse a, sous les yeux, un dessin de l'objet à reproduire ou à imiter. L'aiguille à pointe émoussée sert à passer les fils colorés à travers les carreaux ou mailles du canevas.

Le procédé est si connu que nous ne nous y arrêtons que pour dire combien généralement les fils choisis sont Hoches, bien faits et parfaitement teints.

Il serait plus intéressant de faire l'historique des diverses inventions qui, depuis la découverte de Thimonnier (1825-1829) perfectionnèrent la machine à coudre et à broder dont le premier brevet date du 17 avril 1830. En 1831, associé avec plusieurs négociants de Paris, il possédait 80 machines, rue de Sèvres. Les ouvriers ne virent, dans les machines, que de dangereux concurrents qu'ils brisèrent ! La société se dissout, en 1832, par la mort d'un des associés.

En 1836, l'ancien tailleur d'habits retourne à son village, à pied, portant sur son dos, sa machine qu'il fait fonctionner comme un objet de curiosité.

Construite en bois, la machine était mise en mouvement par une pédale et ne produisait qu'un point par oscillation. En 1845, elle fit 200 points à la minute. En 1848, on obtient 300 points du mécanisme amélioré.

M. Magnin, avocat à Villefranche, entrevit l'utilité de cette invention et devint l'associé de Thimonnier.

Le couso-brodeur fit des cordons, des broderies, des coutures sur toutes sortes de tissus, depuis les mousselines jusqu'au drap et au cuir.

Le 8 février 1848, la maison prend une patente anglaise pour la machine construite en métal et avec précision, mais la révolution arrête l'essor de l'invention.

Thimonnier se rend en Angleterre et cède la patentée une Compagnie de Manchester. De retour en France, il se fixe à Amplepuis qu'il ne quitte plus jusqu'à sa mort, en 1857.

L'Exposition de 1867 vit les machines à broder de Hagand, de Charlien (Loire) et de Bonnaz, de Paris. Depuis, les progrès du mécanisme ne s'arrêtèrent plus. On l'applique à tous les tissus.

En 1837, Blanqui, rapporteur des Tissus divers à l'Exposition, évaluait à près de 20 millions le produit des broderies en France. Aubri, rapporteur à l'Exposition de 1851, estimait le montant commercial de la broderie de 35 à 40 millions, et le nombre des ouvriers européens à .5.^0.000, chiffre qu'en 1855, on évalua à 700.000.

La laine n'a, en tout cela, qu'un rôle secondaire, mais, si elle se prête à la confection de tant de choses, il est juste qu'on la signale, puisque son travail a aidé aux progrès de la filature.

Tout ce qui donne une plus-value au vêtement enrichit le travail national. La machine a réalisé un ensemble de progrès dont la classe ouvrière est la première à profiter.

La Passementerie

La passementerie a aussi pour objet la fabrication de motifs d'ornements, en soie, laine ou coton, destinés à enjoliver les vêtements, les meubles, les voitures, etc.

L'origine de cette industrie remonte à une haute antiquité, car on en a trouvé des vestiges dans les tombeaux d'Egypte. D'Asie, elle passa en Grèce, en Italie où elle fut fort louée par les Romains de l'époque de la décadence.

En France, elle n'apparut qu'à l'époque de la Renaissance, mais n'y prit de véritable importance que sous Louis XfV, grâce aux encouragements de Colbert et à sa grande vogue à la Cour.

Les principaux métiers employés par les passementiers peuvent se grouper en deux classes :

1^ Le métier à haute lisse f \e métier à la barre et le métier Donzé\ il s'y opère un véritable tissage avec chaîne et trame ;

2*^ Lq métier à fuseaux tournants ou à point de Milan, \e métier à franges elle crochet ; il ne s'y opère qu'un simple enlacement de fils diîféremment combinés.

Le métier Jacquard remplaça, vers 1835, le métier à haute lisse dans les ateliers parisiens, mais il avait été employé, dès son apparition, par les passementiers lyonnais.

C'est donc à l'année 1835 qu'il faut reporter le point de départ de la nouveauté passementerie et de l'article pour ameublement. La frange toute soie, qui datait de Louis XIV, fut remplacée par la frange retorse en soie, laine, coton, appelée frange guipure.

Le métier Donzé tient du travail à la main et du travail de deux pédales ; il sert spécialement pour les articles en perles et le métier au crochet pour la passementerie de soieen grande faveur depuis 1835.

La passementerie de nouveauté a pris un développement de grande importance; sa fabrication a décuplé depuis 30 ans.

Paris possède une supériorité incontestée dans ce genre qu'il exporte dans le mon le entier. Les procédés mécaniques ont permis de baisser le prix de vente dans de fortes proportions.

Pour d'autres articles de passementerie, la France possède un véritable monopole.

Tours a la spécialité des articles pour ameublement, des tissus d'écharpes pour le clergé. Saint-Chamond, Nimes et Amiens fabriquent surtout les lacets, les tresses, les soutaches, les ganses, etc. Beauvais confectionne plutôt la nouveauté pour meubles et la passementerie militaire. Lyon et Saint-Etienne produisent la passementerie or et argent, les ganses, les ceintures, les articles pour robes et confection, pour chapellerie et quelques articles pour voitures. Paris confectionne le bouton brodé à la main, la nouveauté pour les vêtements de femmes et d'enfants, l'article en or, en argent, en laine pour militaires, pour carrosses, l'article pour ameublement.

L'Allemagne, principalement pour l'article cousu à la main, fait une grande concurrence à la France. Pour l'article au métier, notre exportation est toujours élevée (quoique fort diminuée depuis 38 ans) en Angleterre et aux Etats-Unis.

Le chiffre total de la production française représente une valeur annuelle de 120 millions de francs.

La passementerie exige, outre la connaissance du métier, c'est-à-dire du dessin, un sens très grand de la mode et de gros capitaux. A Paris, les grandes maisons font, en général, travailler en ville par des façonniers ayant des métiers, et auxquels ils fournissent la matière première.

La Tapisserie en Algérie

Sous ce titre, M^^^ Corona Hugues Le Roux a donné, au journal illustré Fémina (15 mars 1904), une étude dont nous reproduisons la partie technique en invitant le lecteur à porter son attention sur les quatre reproductions photographiques qui accompagnent le texte.

« De tout temps, les Arabes, Turcs, Persans ont été grands amateurs de tapis et cela s'explique. Le siège, chaise ou fauteuil, est à peu près inconnu des musulmans. C'est sur des tapis qu'ils se prosternent pour invoquer Allah ; c'est sur des ferrachs qu'ils se couchent. Le tapis est presque tout le mobilier arabe.

« Dans le passé, l'arabe a donné des tapis merveilleux, soit en soie, soit en laine, d'une richesse inouïe de dessin, d'une splendeur prodigieuse de tons, d'une finesse merveilleuse de tissu.

« Mais cet art depuis longtemps tombait en décadence.

« En Perse encore, on fait de beaux tapis; en Asie-Mineure, on tisse de fort estimables tapis de Smyrne, mais la Tunisie, l'Algérie et le Maroc ne fabriquent plus depuis longtemps que des tapis grossiers et sans valeur artistique. En Algérie, en particulier, la fabrication indigène était réduite aux ferrachs, tapis grossiers, irréguliers, sans dessin, ayant 7 à 8 m. de long, contre 2 m. de large, qu'on plie en trois et qui servent de matelas.

(( Les ferrachs sont fabriqués dans les tribus du Sud-Algérien, sous la tente, par des femmes et des enfants. Le mari apporte de grosses pelotes de laine teinte, bleu, rouge, vert; le métier consiste en deux piquets verticaux plantés dans le sol et réunis par deux traverses horizontales sur lesquelles sont tendus inégalement des fils de chaîne.

« Les femmes tissent à l'abri des regards des hommes, pendant que les vieilles filent la laine au fuseau, accroupies sur le sol.

« Le gouverneur général de l'Algérie s'émut de cette décadence si profonde d'un art autrefois si prospère; il eut l'heureuse idée de chercher à le relever. Il en devait résulter une source de richesse pour la colonie, pour les arabes et pour la France, tributaire de l'Orient pour les tapis de luxe ».

Suivent des détails intéressants sur les mœurs locales et sur les difficultés qui se présentent à tout européen désireux de pénétrer chez les indigènes. Faire accepter un progrès qui vient de loin, substituer un métier mécanique au travail normal, convaincre les intéressés de tous les étages, sont choses difficiles et délicates.

En cela, Madame Hugues Le Roux paraît avoir parfaitement secondé les projets et les entreprises de son mari qui, en sa qualité d'homme, n'avait accès nulle part.

Peu à peu, avec le concours du marabout, on plaça des métiers et Ton commença l'éducation des ouvrières tisseuses.

« Depuis six ans, la graine a levé. Les femmes arabes ont réappris le tissage du tapis à points noués à la main ; elles ont appris la lecture des dessins ; elles exécutent à la perfection les modèles les plus compliqués, elltîs fournissent un travail régulier, artistique qui ne le càde en rien aux plus beaux modèles de Smyrme. Elles y trouvent des ressources non négligeables, l'Algérie voit ressusciter une industrie dont la perte était regrettable ».

La Tapisserie daris l'Antiquité

L'art qui consiste à disposer des figures sur le métier est très ancien ; on le trouve en Egypte plusieurs milliers d'années avant l'ère chrétienne. On décorait les édifices au moyen de tissus souples et mobiles.

Pline le naturaliste, a cherché à définir les différentes sortes de tissus employés ; il parle des étoffes brodées que mentionne Homère ; il attribue aux Phrygiens la broderie à

l'aiguille; au roi Attale, l'invention de joindre les fils d'or aux broderies; à Babylone, la fabrication des broderies de diverses couleurs; à Alexandrie, l'art de tisser à plusieurs lisses les broderies ; à la Gaule enlin, les étoffes à carreaux.

Ce qui est certain, c'est que l'Egypte a connu, dès longtemps, l'art d'orner les étoffes par le tissage par la broderie, parles applications de couleurs. Les peintures de l'hypogée de Beiii-Hassan (3.000 avant notre ère), représentent un métier presque seniblable à celui des Gobelins ; le fini des ouvrages était comparable au nôtre.

L'Egypte n'employait d'abord que le lin et le coton, elle ne travailla la laine et la soie que peu de siècles avant l'ère chrétienne.

Chez les Babyloniens, les Assyriens et les Perses, la tapisserie a, dès le viiie siècle avant J. G. brillé du plus vif éclat.

Tous les écrivains de l'antiquité célèbrent la magnificence de Babylone et de Ninive dans cet art. C'est là qu'est née cette zoologie fantastique, élément principal de la décoration orientale qui, comme en Europe à la fin de l'empire romain, fut imité pendant plusieurs siècles. Les tentures babyloniennes se payèrent à Rome au poids de l'or. Néron en acheta une près d'un million.

Chez les Hébreux, on signale le voile du temple de Jérusalem, tapisserie babylonienne représentant le ciel.

En Chine, les tissus de soie existaient 3000 ans avant notre ère. Dans l'Iliade et l'Odyssée, il est question à tout instant de peinture en matières textiles.

Hélène travaille à une toile représentant les combats livrés autour de Troie. Calypso fait mouvoir une navette d'or sur le métier placé devant elle. Le métier de Pénélope joue un grand rôle dans le poème grecque.

La tapisserie grecque arriva à son apogée au siècle de Périclès. A Athènes, on renouvelait tous les quatre ans le péplos d'Athénée, qui était porté en procession à la fête des Panathénées et brodé par les mains virginales des Erréphores. C'était une pièce de laine carrée à fond de safran, sur laquelle étaient figurés en couleur les travaux de la déesse.

Le Panthéon, qui était un temple peint, était décoré de tapisseries dont Phidias avait peut-être donné les sujets, et les dessins, et qui représentaient la bataille de Salamine, des chasses, l'histoire de Cécrops.

Les victoires d'Alexandre mirent la civilisation Hellénique en rapport avec l'Egypte, la Perse et l'Inde ; la Grèce subit l'influence de l'Orient, car dans un tissu, on préfère toujours la richesse ou la finesse de la matière première et la perfection de la main-d'œuvre aux qualités esthétiques, à la beauté de l'invention. Les ateliers de Sidon, de Tyr et de Babylone n'ont jamais été dépassés pour la science de la teinture et du tissage.

A Rome, la tapisserie est d'importation étrangère et tardive. Au début de l'empire, elle règne en souveraine.

Ovide fait une magnifique description du métier de Minerve et de celui d'Aracnée, qui montre les progrès accomplis depuis Homère : « les fils qui forment la chaîne ne sont plus libres dans leur partie inférieure, comme sur le métier de Pénélope, mais fixés parallèlement sur un cylindre qui permet de les tendre à volonté. Un roseau les sépare et facilite l'introduction de la navette contenant les fils destinés à former le dessin. Un peigne complète cet outillage auquel l'industrie moderne n'a guère ajouté d'élément essentiel.

Les Romains considéraient la tapisserie comme une des formes de la peinture. Bientôt la richesse se substitua à la beauté et à la broderie à l'aiguille, avec des effets microscopiques, supplanta la tapisserie plus monumentale.

Les Grecs affectionnèrent le safran ; les Romains, la pourpre.

Siècle par siècle, on peut suivre l'histoire de la tapisserie dont les produits se distinguent par la science, l'imagination des faits et des ornements, la sobriété des détails et la richesse des tons, par l'harmonie du tout plus encore que par l'inspiration.

L'année 166*2, est une date capitale dans l'histoire de la tapisserie. C'est l'époque de la fondation de la manufacture des Gobelins, dite manufacture royale des meubles de la Couronne.

Le peintre Le Brun, qui avait d.^jà donné de belles preuves de son talent dans l'atelier de tapisserie fondé à Vaux par Fouquet, fut mis à la tête de la manufacture. Yans, tapissier d'Audenarde, et Jean Lefèvre entrèrent en même temps aux Gobelins.

En 28 ans (1663 à 1690) la manufacture produisit 19 tentures complètes.

Les tapisseries de Le Brun sont des documents d'une vérité saisissante, portraits historiques, riches mobiliers qui se distinguent par l'entente du groupement, la noblesse et une admirable pondération.

Le Brun ne se sert que de trois plans ; les carnations n'ont que trois gammes ; celles des hommes, des femmes et des enfants. La richesse des tons, la richesse de l'imagination, la noblesse du style sont complètes.

Bien tentante est l'histoire de cette tapisserie qui a donné tant de chefs-d'œuvre au monde des arts, mais tout ce que nous pourrions dire ne fait que confirmer notre première proposition, à savoir que la laine n'y est qu'un simple véhicule du dessin et de la couleur.

Les fils demandent presque la perfection, la résistance, le brillant plus ou moins vif et la durée.

La qualité employée n'est pas considérable, mais elle acquiert de la valeur par son importance relative. On obtient, au moyen de la laine, des oppositions de tons plus ou moins vifs que la teinture relève encore ou adoucit, car cette dernière opération a toujours eu, pour la tapisserie, une importance fort grande.

La tapisserie eut ses épreuves nées de ses grands succès, parce que, au lieu de lui conserver un caractère propre, on en fit une véritable peinture. Oudry (1748) a, en ce sens, une influence qu'augmente encore Boucher (1755) dont les cartons furent tant loués. Les Gobelins s'engagèrent ainsi dans une fausse voie. La manufacture de Beauvais substitua, aux anciens modèles, de gracieuses fantaisies. Ce genre poussé à l'excès devenait de la décoration plutôt qu'un art spécial ; aussi, à la fin du xviii® siècle, la tapisserie tomba-t-elle dans une défaveur dont elle se relève enfin.

. On ne dira jamais tout le mal produit par ce goût exagéré des couleurs et des dessins.

Les papiers peints et les étoffes brochées remplacèrent les tentures historiées, pour des raisons de mode et d'économie.

Le dédain dans lequel furent tenues les belles tapisseries aimées de nos ancêtres, en fit disparaître un grand nombre dans la poussière des greniers.

Il en résulta des désastres, car lorsque certains hommes d'initiative s'ingénièrent à sauver ces richesses artistiques, en les développant sur les murailles de fond des grandes églises et des cathédrales, par exemple, il fallut se résoudre à des restaurations qui demandaient autant d'habileté que dégoût et d'érudition.

A Reims, on trouve toujours ces admirables antiquités, près des(|uelles deux excellentes reproductions de Cartons de Raphaël, faites aux Gobelins, mettent en opposition des traditions artistiques bien différentes, mais également respectables. Toutefois nous pensons bien sincèrement qu'une tapisserie ne doit pas être une peinture.

Manufacture des Gobelins

Les Gobelins achetèrent d'abord des soies teintes à Lyon. On ne teignit, à la manufacture, que les laines, mais bientôt l'atelier de teinture fut chargé, comme il l'est encore, de tout le travail, pour lui et pour la manufacture de Beauvais.

Les magasins renferment 40.000 broches et 18.000 bobines neuves. La soie compte pour 13.000.

: Les emplois multiples sont nombreux et Ton vise plus à la perfection qu'à la

production.

Ghevreul a établi la classification par corps de couleur et par tons dans chaque couleur. Les gammes n'ont pas toutes le même nombre de t'^ns ; il en est de 8, il en est de 36. En général, il est de 24.

C'est peut-être beaucoup. On réorganise le magasin pour le simplifier; avec 10 à 12 tons au plus, le tapissier doit produire tous les effets voulus.

Le recrutement des ateliers de tapisserie se fait dans l'école de dessin de la manufacture et par voie de concours. A mérite égal, la préférence est donnée aux enfants de la maison; ainsi la moitié environ du personnel provient des anciennes familles des Gobelins (1735),

La manufacture travaille pour l'Etat en vue de la décoration des édifices publics. Avec l'autorisation du ministre, elle peut vendre des draperies et prendre des commandes. L'argent ainsi encaissé est versé au trésor public.

Les directeurs ont été successivement :

1662-1690 Le Brun, peintre ;

1690-1695 Mignard, peintre;

1699-1735 De Cotte (Robert) architecte ;

1735-1747 De Cotte (Jules-Robert) architecte ;

1747-1755 D'Isle, architecte ;

1755-1781 Soufflot, architecte;

1781-1789 Pierre J. B., peintre; .

1789-1792 Guillaumot, architecte ;

1792-1793 Audran I., ancien chef d'atelier ;

1793-1795 Belle A., peintre;

1795 Audran I., réintégré ;

1795-1807 Guillaumot Ch. A., réintégré ;

1807-1810 Chanal, chef de bureau ;

1810-1816 Lemonnier, peintre;

1816-1836 Des Retours, ancien officier d'artillerie;

1833-1848 Lavocat G., député;

1848-1850 Badin P. A,, peintre ;

1850-1860 Lacordaire, architecte ;

1860-1871 Badin P. A., réintégré;

1871 Ghevreul, directeur des peintres ;

1871-1885 Darcel A., ingénieur civil ;

1885-1892 Gerspach E., chef de bureau des manufactures ;

1892 Guilfrey.

L'organisation intérieure des Gobelins, fixée par Colbert, était ingénieuse. La direction avait sous ses ordres des chels d'atelier, entrepreneurs de travaux, qui traitaient avec des tapissiers à la tâche.

Pour garantir la solidité des couleurs, les laines et les soies, les étoffes étaient teintes à la manufacture et livrées à l'entrepreneur contre remboursement.

L'Etat savait d'avance le prix d'une tapisserie.

Quand les finances de Louis XIV furent en mauvais état, les subsides arrivèrent irrégulièrement aux Gobelins. Ce malaise dura jusqu'à la Révolution. Les chefs d'atelier, obligés de travailler pour leur compte et pour les particuliers, se procurèrent ainsi l'argent nécessaire.

Mais des abus graves s'établirent. Dans le quartier, on installa des fabriques qui

débauchaient les tapissiers de la manufacture et vendaient leurs marchandises comme des Gobelins véritables.

En 1792, le travail aux pièces fut supprimé ; les entrepreneurs devinrent de simples chefs d'atelier, et les tapissiers des employés payés à l'année.

L'histoire des Gobelins eut de nombreuses vicissitudes, mais les hauts et les bas ne furent que des accidents qui n'interrompirent pas la marche générale guidée par le goût français.

Les événements règlent quelquefois singulièrement les choses.

Lorsque la peinture décorative fut délaissée, on prit des tableaux quelconques pour obtenir plus rapidement des modèles.

C'est ainsi que la copie des tableaux s'est établie a ux Gobelins . Elle ne fut pas approuvée sans réserves. En 1806, on trouve une défense de Napoléon, mais quelques années après, les Gobelins entreprennent une suite montrant les hauts faits du règne. Gomment un souverain résisterait-il à de telles flatteries ?

Ces Gobelins étaient composées comme de véritables tableaux de musée.

On est d'accord à dire que la copie des tableaux pour la tapisserie est une aberration. Ce n'est plus que la copie d'une copie.

Au point de vue esthétique absolu, c'est aussi une erreur car jamais, quelle que soit la qualité des teintes dont la tapisserie dispose, ils n'arrivent pas à réaliser les nuances infmies et fondues que le peintre trouve, par le mélange, sur sa palette.

Admettons, pour un instant, que la chimie tinctoriale arrive à la perfection, l'effet produit par les brins de laine ou de soie ne peut être celui de la peinture. Le peintre procède par mélange des couleurs, le tapissier compose ses figures ou dessins par fils ou lignes.

Tous les fils ne gardent pas pareillement la nuance donnée ; sous l'action de la lumière, de l'humidité, la moindre altération du fil produit une raie ou barre plus ou moins perceptible.

Certaines tapisseries ont singulièrement changé avec le temps.

Admettons qu'on amène la tapisserie à l'état de perfection ; son produit devient une peinture et n'est qu'une peinture. Pour peu que le travail accuse une légère imperfection, ce n'est qu'une peinture mauvaise ou infidèle.

En fait de reproduction de tableaux, la peinture sera toujours préférable, puisqu'elle se conserve mieux et dure plus longtemps.

La tapisserie de V Assomption du Titien, a coûté 100.000 fr. aux Gobelins.

C'est dans ses propres ressources que la tapisserie doit puiser ses inspirations artistiques. Sous Louis XIV, pour ne parler que de ce temps, le sentiment de grandeur, de dignité, de noblesse, qui se manifeste dans toutes les productions de l'art, se retrouve dans les tapisseries.

Il n'est pas nécessaire qu'une tapisserie soit un tableau ; elle peut n'être qu'une riche tenture dont les plis veulent une décoration à part.

L'ameublement a tiré quelquefois d'excellents effets de la tapisserie. Le décorateur y verra toujours une ornementation merveilleuse. Les grâces féminines, la fraîcheur des fleurs, la splendeurdes arbres, la douceur du ciel, les actes capricieux ou aimables des animaux, les attributs, les trophées, l'éclat du vêtement, les fantaisies de la danse, les joies des vendanges, les jeux enfantins, les dégradations de la lumière suivant les heures du jour, tout concourt à élargir le champ artistique qu'aucune autre industrie ne peut disputer à la tapisserie.

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