CHAPITRE XII
Vues Générales sur les Laines
A quels usages primitifs servit la laine ?
Dans l'ignorance de tout moyen mécanique, les populations grossissantes, quittant les régions tempérées et s'aclieminant vers l'ouest, éprouvèrent le besoin de se vêtir. La toison du mouton, plus ou moins feutrée, parut convenir à ce dessein. Les feutres anciens résistaient au fer et au feu. Les soldats samnites s'en servaient comme de cuirasses. La souplesse fut une conquête du temps.
Le plus réputé des codes indiens, le recueil des Manavas, dit Livre des Lois de Manon (Manava-dkarmaçastra) antérieur à l'ère chrétienne, parle d'étoffes de laines et de draps en poil de chèvre.
On trouve ceci, dans le Lévitique xix, v 19) : « Qu'un tissu mixte (shàanez)ne couvre point ton corps ». LeDeutéronôme (ch. xxii. v. 10) dit : « Ne t'habille pas d'une étoffe mixte mélangée de laine et de lin. »
La toison chargée de suint était probablement considérée comme chose impure et et puante. Le bouc était exécré. Les lois de l'hygiène imposaient, aux législateurs où aux administrateurs, des précautions dont nous ne nous préoccupons plus.
Cela dit que l'on avait déjà trouvé le moyen relativement pratique de lacer des fils de laine et des fils de lin, de façon à en faire une espèce d'étoffe.
Dans V Antiquité expliquée de Montfaucon, ch. xiii, nous lisons ceci : « Les Egyptiens, d'après Hérodote, portaient des tuniques de lin frangées par le bas, qu'ils appelaient Kalasiris, sur lesquelles ils passaient d'autres vêtements de laine, qu'ils jetaient obligés d'ôter quand ils entraient dans les temples. C'était une espèce de crime d'y pénétrer avec un habit de laine. »
Les prêtres hébreux ne devait porter sur eux aucun vêtement de laine.
Les livres profanes et religieux de l'antiquité parlent de la quenouille et du fuseau. Salomon dit, de la femme parfaite : elle était habile à filer la laine.
Homère, Pline, Ammien Marcellin font mention de cet outillage primitif, mais nous ignorons comment se faisaient les draps et les toiles. Les dessins qui subsistent ne peuvent expliquer les moyens d'action des travailleurs.
Le métier primitif à tisser de nos campagnes a dû constituer un progrès sérieux sur
ce qui exista d'abord, mais, comparé au métier perfectionné du commencement du xx® siècle, il n'est plus qu'une chose insignifiante donnant une production lente.
Les ouvriers indiens ne faisaient, à notre connaissance, il y a 40 à 50 ans, que des morceaux des châles si vantés, morceauxVjui, réunis, ajustés avec beaucoup de goût, n'étaient cependant que tissés lentement à la main.
Pour les étoffes à haute lisse, la navette ressemblait à celle dont on se sert pour faire le filet ; elle était passée, d'une lisière à l'autre, à bras tendu. Pour les grandes largeurs, il fallait un tisserand et un lanceur.
Sur ces métiers, les Indiens ont produit leurs belles mousselines, leurs tapis riches de nuances et leurs châles.
Après cela, des siècles s'écoulent pendant lesquels le progrès semble sommeiller.
A la suite des guerres d'Alexandre, les Indiens et les Arabes initièrent les Grecs à certaines industries, car cet empereur fut frappé de la richesse des étoffes trouvées dans leurs pays lointains.
Les Grecs prenaient, de la laine, un soin extrême. Pour protéger la toison, ils couvraient le mouton d'une enveloppe. Des éleveurs anglais en firent autant plus tard.
Les paysans des campagnes de Rome imitent les Grecs.
L'Italie se couvre de moutons. La Sicile en a une grande quantité. La Pouille devient une vaste bergerie. Les Tarentins ont une race renommée. Les pentes et les sommets de l'Apennin portent des milliers de têtes de bétail destinés à l'approvisionnement et à l'habillement des populations romaines.
L'industrie du vêtement suit ces progrès. En Grèce, les hommes portent des habits solides et résistants, les femmes, des choses plus fines et plus légères, semées de fleurs et décorées de couleurs vives. L'or et les perles s'y marient. Pline dit que telle étoffe coûtant, en blanc, 72 francs, se payait 720 fr. en couleur. La pourpre du Tyr élevait ce dernier prix delOOfr.
Certains chiffres font rêver. Des triclinaires, sortes de coussins garnissant les lits, se vendaient jusqu'à 450.000 fr. L'or et les pierreries entraient dans ces évaluations exorbitantes.
Luxe insolent, immoralité profonde, décadence des peuples.
La classe travailleuse filait la laine dont elle avait besoin.
Les populations augmentant, on organisa des ateliers. Sous les empereurs, la Gaule accomplissait un travail nécessaire aux fournitures demandées par l'Italie.
Langres et Saintes fabriquaient des étoffes à poils ras ; Arras, des draps rouges imitant la pourpre d'Orient ; l'Aquitaine, des tissus rayés ou à carreaux, des saies ou manteaux pour les soldats, semblables aux plaids écossais.
En Bretagne on trouvait des braies à raies blanches et bleues, serrées et durables.
C'est dans les chaumières que tout cela se faisait. Lors des guerres, ces populations travailleuses se repliaient autour des donjons de la féodalité ou derrière les murailles des abbayes.
La chute de l'Empire romain fut fatale à l'industrie, car l'impossibilité de commercer amena la désertion des campagnes.
Une espèce de nuit noire se produit. Après des siècles, l'industrie de la laine parait s'éveiller en Espagne.
Ce pays n'était pas sur le passage des grandes invasions, mais il av^it les richesses du •sol, une température douce et Tencouragemert qu'une paix durable donne aux peuples non dépourvus d'intelligence.
L'Espagne profita aussi des incursions des Maures plus avancés dans les arts que les ^peuples qu'ils visitaient ou envahissaient.
L'Africjue, par où ils vinrent, semblait im pa'ys privilégié. Ses méthodes rurales avaient
de la valeur et nul ne méprisait ses greniers d'abondance. C'est elle qui fournit un sang nouveau et des étalons vigoureux aux troupeaux espagnols.
Vers le v® siècle, on adopta des méthodes qui se sont transmises jusqu'à nous presque Sans altération.
Dans le midi de l'Espagne, une association se fit entre propriétaires et bergers, de façon à intéresser ces derniers à l'accroissement du troupeau, par l'attrait d'un bénéfice.
On organisa des voyages périodiques, afin de placer, suivant la saison, le troupeau sur le terrain qui lui convenait le mieux. C'est ce qu'on appela la transhumance.
Nous avons traité ce point dans un chapitre précédent.
Vint une époque où les petites républiques italiennes établirent des relations commerciales entre la péninsule italique et les Flandres; là se portaient de préférence les laines de Ségovie.
L'Angleterre, qui ne cessait d'envoyer ses laines sur le continent, pour les faire manutentionner, renonça à s'en dessaisir. Elle voyait quelle source de fortune le mouton était désormais.
Le Chancelier d'Angleterre, président de la Chambre des Lords, s'assit sur ce qu'on nomme toujours le sac de laine.
Des familles fiamandes furent appelées dans la Grande-Bretagne, apportant des procédés qui ne cessèrent de se perfectionner.
Les étofi'es étrangères furent frappées d'une exclusion complète à l'entrée, tandis qu'on refusait la sortie du royaume au bétail vivant et à la toison.
Mais le progrès se rit des prohibitions.
Les troupeaux anglais n'avaient pas la finesse des bergeries espagnoles.
Sous Edouard IV et sous Henri VUI les troupeaux anglais furent améliorés, comme nous l'avons dit précédemment, par des brebis et des béliers acquis en Espagne. Le climat, la nature des pâturages et les bons soins firent que, grâce au sang nouveau, la laine gagna en longueur et en blancheur. La meilleure nourriture aida au développement de la carcasse, c'est-à-dire à l'augmentation de la viande.
L'Angleterre eut la sagesse de s'en tenir à ce progrès, les laines communes lui réussirent mieux que les courtes.
En France, au contraire, le sol, le climat, la nature des pâturages et les races adoptées produisirent plutôt des laines demi-fines et fines.
Nous avons précédemment exposé ce qui se fit en ce sens. On lira avec intérêt le Mémoire sur r éducation des troupeaux, Paris 1780, de Roland de la Platière (i73i-179.3), inspecteur des manufactures de la Picardie, qui voyagea beaucoup à l'étranger, pour des missions industrielles et scientifiques. Il devint inspecteur général des manufactures dans la généralité de Lyon (1784).
Louis XVI acheta le Château de Rambouillet, au duc de Penthièvre, et y fit des embellissements considérables. Marie-Antoinette et lui y séjournèrent à plusieurs reprises.
La reine fit installer, à l'extrémité du parc, une laiterie modèle. Le roi y créa une ferme nationale où furent élevés les premiers moutons mérinos importés en France, et dont les bâtiments servent, depuis 1871, à l'École des bergers, qui y a été fondée à cette date.
Précisons. En 1776, le roi de France obtint du roi d'Espagne, 200 béliers et brebis de la race de Léon et de Ségovie; puis, en 1786, 367 nouveaux sujets des mêmes bergeries. Telle fut l'origine du célèbre troupeau de Rambouillet.
En 1799, avec 5.500 béliers et brebis tirés des parcs de la Castille, la régénération de ces races marcha avec une rapidité qui ne se ralentit pas.
Six établissements du genre de celui de Rambouillet aidèrent aux croisements des troupeaux provinciaux.
Quelques propriétaires ayant reçu des béliers à titre gratuit, le mouvement s'accentua
et le progrès s'aflrma. C est ainsi qu'on arrive au Mémoire de Daubenton sur le premier drap do laine superline du crû de France.
La Révolution ne ralentit pas l'élan donné, élan auquel, sous le Consulat et l'Empire, une nouvelle impulsion est imprimée. « L'Espagne, dit un jour Napoléon, a vingt-cinq millions de mérinos ; je veux que la France en ait cent millions ».
Soixante succursales où l'on distribuait gratuitement les béliers espagnols furent rattachées à la bergerie de Rambouillet. Un décret de 1811 obligea les propriétaires de race pure à céder, à ces succursales, les béliers dont ils pouvaient se passer.
Les races s'améliorèrent, la finesse de la laine augmenta, la quantité s'accrut de telle façon que Ghaptal évalua à 81 millions de francs, en 18J2, la production de la laine brute.
Cela se lit, malgré les révolutions et les guerres, en moins de 40 années. Du septième rang, la France passa au troisième, n'ayant, avant elle, que la Saxe et la Bohême.
L'Angleterre et la Hollande conservèrent leur priorité pour les laines longues. Les progrès logiques de la France ne lui permettaient pas de leur disputer cet avantage.
De là, d'autres étoffes dont elle trouva les éléments sur son sol, et une richesse qu'on ne pouvait plus lui disputer.
De 1750 à 1780, les articles fabriqués se rangeaient en deux grandes classes basées sur le mode d'enlacement des fils au tissage : étoffes kpas simple, étoffes à pas croisé.
Dans la première classe, figuraient les camelots, les bourcans, les étamines, les tamises, les daray. Les étamines en laine se fabriquaient à Reims, en fils secs dégraissés en branche. Les étamines en soie, pour voiles, se faisaient à Lyon.
Dans la seconde classe, étaient les tissus croisés en général, les serges, les prvndles, les calamandes unies, rayées et à côtes , les basins, turquoises, grains d'orge^ silésies, mariboroughs, etc.
Les camelots se caractérisèrent par les lieux de la fabrication ordinaire : camelot laine d'Amiens, d'Arras, de Lille, de Saxe, de Goettingen, de Berlin, d'Angleterre.
Le camelot poil était d'Amiens, de Lintz, de Bruxelles, de Hollande,
Certains camelots étaient teints en fil. La chaîne se composait de fils doublés, triplés et retordus ; la trame était en fil simple.
Ces détails parlent d'une industrie déjà avancée. Les droguets de Reims étaient des camelots à deux chaînes en fil très fin ; l'une concourant à l'exécution du fond, l'autre à celle du façonné.
L'industrie française était renommée pour le camelot qui se produisait en toutes couleurs et se teignait en fils ou en pièces.
Les camelots d'Angleterre et des Flandres, très étroits, légers, portaient divers noms. Les Flamands en vendaient, en Espagne, sous les noms de lamparillas, non-pareille, polimitte, picotte ou gueuse, quinette ou guinette. On en faisait des vêtements, des rideaux de lit, de l'ameublement.
Nous ne pouvons que donner une idée générale de cette fabrication, qui montre l'importance des lainages de l'époque. Certaines sortes n'ont pas changé de nom. Exemples : les serges, de serica mot par lequel, dans la basse latinité, on désignait un vêtement de laine.
Les serges de Reims recevaient un léger foulage qui les rendait plus propres à absorber la moiteur de la peau.
La calmande était un satin de laine à trois lames, tantôt teinte en pièce, tantôt en fils, afin d'obtenir des rayures, des effets, des côtes. Roubaix en produisait beaucoup.
Les belinges^ sorte de tirctaine grossière (chaîne de fil de lin, trame de lainej étaient fabriquées à Amiens et dans les environs.
Vn grand nombre de tissus ont changé de noms. Les étamines et les tamises à pas simple ou à armure fond de toile, sont devenues nos flanelles lisses. Dans ce genre, figurent les bolivars en chaîne et trame cardées.
Entre le cachemire ou mérinos actuel et les serges à trois lames d'autrefois, il y a une grande analogie, de même qu'entre les mérinos doubles ou draps d'été, et les fortes serges croisées du dernier siècle.
Le barège d'aujourd'hui n'est qu'une gaze d'autrefois, exécutée avec des fils de laine très tordus.
A la fin du xiv« et au commencement du xv^ siècle, des ordonnances régissaient les manufactures de draps et de serges. C'est à elles qu'on doit de pouvoir constater avec préci- €ision les caractères des tissus anciens.
On sait ainsi que deux grandes catégories de lainages, ras et foulés existaient depuis fort longtemps. C'est également une raison de comprendre pourquoi le pouvoir royal et les savants se préoccupaient de la nécessité d'améliorer les laines indigènes.
Nous verrons plus loin comment la laine est née et s'est rapidement développée dans les colonies anglaises, comment aussi elle a prospéré dans l'Amérique du Sud et ailleurs. Pour le moment, nous nous attachons surtout aux progrès agricoles et industriels de la France qui ne s'est pas mise aussi résolument que l'Angleterre à employer les laines coloniales.
Notre pays était inférieur, en machinisme, à la contrée voisine. La routine des industriels y était pour quelque chose aussi ; ils voyaient leurs produits demandés, puis ils travaillaient fort bien les laines de France solides et brillantes.
Nos idées protectionnistes luttaient aussi contre un progrès, en plaçant les industriels français dans une position d'infériorité par rapport à leurs concurrents anglais.
Qu'on en juge.
1836. — Loi (lu 2 juillet, — Toutes les laines coloniales (Australie et Cap) paient ad valorem 20 0 0 sous pavillon français, et 22 0 0 sous pavillon étranger.
1845. — Loî (/i« i^ywm.-.- Droit uniforme de 20 0 0, mais avec 3 francs en sus pour 100 kil. pour pavillon étranger.
1852. — Décret du 5 mars. — Droit réduit à 15 0 0 pour les importations directes et par navires français des pays situés au-delà du cap Horn et du Cap de Bonne- Espérance.
1854. — Décret du 10 mai. - Le droit fixe est de 25 fr. par 100 kil. de suint, 50 fr. pour lavés à dos, 55 fr. pour lavés à chaud.
1856. — Décret du 19 janvier. — Suints ou pelades communs, 5 fr. par pavillon français; 15 fr. p. pav. étranger. Suints et pelades fins, 10 fr. p. pav. fr., 20 fr. p. pav. étranger. Les lavés fins, 22 fr. 50 et 37 fr. 50 suivant le pavillon.
1860. — Loi du 5 mai. — Australie exemptée. Cap 3 fr. par 100 kil., plus le double décime, sans distinction de pavillon.
1860. — Décret du 80 novembre. — Australie exempte par pavillon français^ anglais ou d'un autre pays contractant, l'importation étant directe ou indirecte.
1873. — Loi du 28 juillet. — Abrogation de la surtaxe de pavillon relative aux laines
d'Australie.
1881 . — Loi du 7 mai. — Les laines du Cap entrent en franchise comme celles d'Australie,
sous n'importe quel pavillon, directement ou indirectement.
Que d'entraves ! Aujourd'hui encore, malgré leur utilité, les laines de la Plata sont soumises à un droit de 3 fr. par 100 kil., plus le double décime.
Les Anglais encouragent les industries reposant sur les laines communes dites croisées ou crossbreds et nous taxons encore, à l'entrée, des laines aussi précieuses que celles des Iles Malouines (Falkland) et de la région devenue célèbre, dans le monde lainier, sous le nom de Punta Arenas.
On dit aisément : qu'est une différence de 0 fr. 03 par kilog., quand la laine ainsi taxée est si utile ?
L'industriel qui, de 1845 à 1852, versa à TÉtat 20 o /„ ou 60.000 fr. sur les laines d'Australie nécessaires à son industrie, se priva des améliorations mécaniques que la concurrence anglaise rendait nécessaires.
Que de maisons ont succombé faute d'une semblable économie !
L'Angleterre a su attirer, grâce à ses goûts commerciaux, à sa marine, à son industrie, d'énormes quantités de laines. Ces laines varient suivant des raisons multiples. Certains chiffres sont intéressants.
Inde et Perse
Chine
Allemagne
Espagne
Portugal
Russie
Turquie, Egypte, Afr. Nord .
Pérou, Chili
Buenos- Ayres, Mont. V
Falkland, Punta Arepas ....
Italie et ïrieste
Divers
Poil de chèvre
Totaux
L'Espagne recule, la Russie travaille ses laines de plus en plus. Buenos-Ayres n'apparaît en Angleterre qu'en 1850 avec 3.841 balles ; ses laines s'emploient surtout sur le continent. Les Iles Falkland envoient 6.909 balles en 1895 ; en 1900 : 28.784. Leur production augmente sans cesse 'et plus encore celle de Punta Arenas.