CHAPITRE XX
Les Marchés à terme de Laîne peignée
Quand il s'agit de tirer la moralité de certains faits publics, d'événements importants, -de théories économiques plus ou moins éprouvées, le mieux est de juger ces faits par leurs conséquences acquises à l'histoire.
C'est ce que nous allons faire, à propos des habitudes que les pouvoirs publics ont laissé s'implanter chez nous, au grand dommage des commerçants frappés par une véritable catastrophe au moment ou ils s'y attendaient le moins.
Le Président de la Chambre de Commerce de Reims disait (26 octobre 1900) dans son mémoire : « Le 2 octobre 1894, à la suite d'une consultation de Monsieur le Ministre du Commerce, auprès des Chambres et des Tribunaux de Commerce, sur l'opportunité de percevoir un impôt sur les opérations à terme, sur les marchandises, au même titre que les opérations de Bourse (loi du 28 avril 1893), une première délibération de notre Chambre signalait, à Monsieur le Ministre, les inconvénients des marchés à terme sur la laine et déclarait qu'il était de la plus stricte justice d'assimiler le marché à terme aux opérations de Bourse et de les frapper du même impôt, en raison du caractère presque exclusif du jeu, de spéculation pure, que présentent ces marchés ».
Les abus des opérations à terme sur la laine peignée ne cessèrent d'augmenter ; en 1895, ils inquiétèrent au plus haut degré le commerce des laines et l'industrie lainière, aussi se forma-t-il, dans les centres manufacturiers, Roubaix-Tourcoing, Reims, Elbeuf, Sedan, Fourmies, des comités ayant pour but la recherche du remède à apporter à cette situation.
Réunion des délégués, à Paris, le 22 octobre 1895.
A l'unanimité, on reconnaît la nécessité de demander la suppression des marchés à terme des laines peignées.
Présentation, le lendemain, des délégations au Ministre du Commerce, par M. Dron, député du Nord, qu'accompagnent MM. Barbey, sénateur, Isaac Villain, le baron Reille et JVlichau, députés.
C'est ainsi qu'on démontra au ministre :
l*' L'existence irrégulière des marchés à terme de laine peignée établis contrairement à l'esprit et à la lettre du décret du 30 mai 1863, déterminant les marchandises pouvant faire l'objet d'une vente publique. On assimilait la laine peignée aux matières premières.
2» Les marchés à terme, loin de régulariser les prix, établissent des cours fictifs, résultant d^opéralions de jeu, spéculant tantôt sur la hausse, tantôt sur la baisse, et sans aucun rapport avec la situation vraie de l'industrie.
3'^ Ces marchés faussent les cours, qui sont artificiellement établis, en dehors de la loi de Voifre et de la demande et des besoins de l'industrie, et deviennent en réalité une cause de ruine et de discrédit.
4° La Fabrique n'a jamais pu trouver, dans ces marchés, les facilités d'approvisionnement que les promoteurs du terme avaient préconisées, et ce, en raison des caprices de ce marché.
5^ Les opérations inscrites à la cote du terme représentent au moins dix fois les livraisons effectuées et dépassent même de beaucoup la production du type Buenos-Ayres qui y est offerte.
6'^ La suppression du terme, à Roubaix-Tourcoing, ne peut avoir aucune inlluence fâcheuse sur le commerce de ces deux villes.
7»^ L'Angleterre n'a pas de ces marchés à terme et elle est le centre de grands marchés lainiers et d'une consommation très importante.
8'^ Le seul marché allemand, celui de Leipzig, va disparaître, en vertu d'une décision du 1er janvier 1899.
Le Ministre, bien renseigné sur la question, promit de la faire mettre à l'étude, mais, comme rien ne dure que le provisoire, les marchés à terme continuèrent à donner lieu à d'unanimes protestations.
C'est ainsi que les Chambres de Commerce de Mazamet, d'Avesnes, de Sedan, d'Elbeuf, de Cambrai, de Tourcoing, et la Société du Commerce et de l'Industrie de Fourmies en réclamèrent la suppression.
La Chambre de Roubaix reconnut « que le jeu avait fait dévier le marché à terme de son but et qu'il avait causé un préjudice sérieux et réel, même à ceux qui ne s'y intéressaient pas. ))
Les industriels de Reims et de l'arrondissement, au nombre de 48, occupant 14.796 ouvriers, et 26 négociants en laine, adressent, à la Chambre de Commerce, une pétition demandant la suppression du marché à terme, en novembre 1895, pétition obligeant la susdite Chambre à prendre une résolution en ce sens et à s'adresser de nouveau au Ministre du Commerce.
Les plaintes du Commerce et de l'Industrie engagent M. Michelin, député, et plusieurs de ses collègues, à présenter un projet de loi tendant à interdire les marchés à livrer fictifs et l'agiotage sur les denrées et marchandises.
M. Dron, député de Tourcoing, fut nommé président et rapporteur de cette Commission issue de cette proposition.
Le 23 décembre 1897, une délégation de nombreux centres lainiers fut reçue, au Palais-Bourbon, par la Commission parlementaire.
Un rapport complémentaire de M. Pecquériaux, de la Société du Commerce et de l'Industrie de Fourmies, en date du 22 janvier 1898, confirma les vœux de la susdite Commission.
De tout cela, que sortit-il ? Du vent !...
Bien plus, le marché à terme de Roubaix, qui, au début, avait fait porter les affaires sur des types bien déterminés, et avec une tolérance assez étroite pour la conformité, s'est contenté, le l^'- mars 1893, de choisir un typp unique pour le peigné de Buenos-Ayres, type susceptible d'une réduction de 3 °/o ou d'une bonilication de 2 Vo-
Ce peigné devait provenir ^iniquement de laines de La Plata et de l'Uruguay, à l'exclusion de laines de peaux, de laines d'agneaux et de toute autre laine.
Au mois de mars 1899, une modification du règlement de la Caisse de Liquidation admet que les laines soumises à l'expertise pourront subir une réduction de 4 ^ o, ou une
bonification de 8 ^ 'o- De plus, les livraisons pourront être faites en laines de Buenos- Aijr es, de Montevideo^ à.' Australie ou du Cap^ sans exclusion des laines de peaux.
De là, type fictif, et, plus que jamais, caractère aléatoire des opérations à terme.
C'était une aberration commerciale. Gomment admettre qu'un industriel ayant besoin d'une matière déterminée puisse se contenter d'une laine n'ayant ni la linesse, ni la nature, voulue ?
Quand on voit avec quelle prudence les acheteurs sérieux opèrent, qu'on se rappelle les faits énoncés dans la délibération du 2 octobre 1894, de la Chambre de Commerce de Reims î
En 4 jours, vente, à Roubaix, de kil. 3 000.000 de laines peignées.
En 6 jours, du 13 au 19 janvier, de kil. G. 040. 000 dont, pour la seule journée du 18, kil. 1.815.000.
Opérations totales de la Caisse de Liquidation de Roubaix :
En janvier 1900 kil. r2.740.u00 laines peignées » février » » 7.340.000 »
» deux mois » 20.080.000 »
Dans ces deux mêmes mois, le marché à terme d'Anvers enregistrait environ :
kil. 15.000.000 laines peignées c'est donc un total de : » 35.000.000 » quand la pénurie des laines
mérinos, par suite du déficit des pays de production, est chose connue de tout le monde.
Il y a si bien jeu, que les acheteurs sérieux ne peuvent acheter les laines peignées aux prix côtés par la Caisse de liquidation de Roubaix.
Les épreuves commerciales survenues, les agioteurs n'ont pas été les seuls atteints; toute l'industrie lainière en soulfrit cruellement. Les cours ne descendent pas subitement de 0 fr. 80 par kil., sans jeter une pertubation considérable dans les affaires.
En se retirant, la confiance commerciale a empêché la remise de nouvelles commandes en fabrique ; de là, la crainte d'un chômage pouvant se produire au détriment de la classe ouvrière.
Pendant que s'acccomplissaient ces faits, la pétition demandant la suppression ou, faute de mieux, la réglementation très sévère des marchés à terme de laine peignée, se couvrait de signatures dans toutes les villes industrielles de France.
Cette pétition obtint l'adhésion de 839 industriels et commerçants employant 97.740 ouvriers.
il est curieux de voir comment la Caisse de Liquidation de Roubaix s'est autorisée à faire ligurer les laines peignées dans ces ventes si sévèrement qualitiées.
Quelques lignes sont nécessaires à cette explication.
1° Le tableau annexé au décret du 28 mai 185S, indiquant les marchandises susceptibles de faire l'objet des ventes publiques, autorisait les ventes publiques de laines, sans autre désignation.
2° Le décret, rendu en Conseil d'Etat, le 30 mai 1863, a abrogé cette disposition et donné la liste des marchandises pouvant être mises en vente publique, et, par suite susceptibles d'être vendues au marché à terme, marchandises parmi lesquelles figurent les laines en suint et lavées sur le dos des moutons.
3° Le législateur, en modi liant le décret de 1863, entendait certainement exclure des ventes publiques, les laines autres que les laines brutes en suint ou lavées à dos. On ne peut comprendre autrement l'cconomie de la nouvelle niesure prise.
4° Malheureusement, M. Ozenne, ministre du Commerce, répondit, comme suit, à la Chambre de Commerce de Roubaix, le 10 décembre 1899 :
(( Vous avez adressé à mon département, au nom de la Chambre de Commerce de Roubaix, une demande tendant à ce que les courtiers inscrits, établis sur cette place, soient autorisés à faire en bourse des ventes publiques de laines peignées et blousses.
« Le Comitéconsultatif des Arts et Manufactures, que j'ai saisi de la question, a reconnu ijue le peignage ne fait pas perdre^ aux laines, leur qualité de matière première et n'en change pas la condition et la ralew\ comme le ferait, par exemple, la filature.
u Les laines lavées sont comprises dans la nomenclature des marchandises qui peuvent être vendues en vente publique. Or, les laines qui ont passé par les peignes à l'état de blousses, ont été lavées, le peignage ne peut donc leur enlever cette qualité, par conséquent, elles paraissent rentrer encore, après cette opération, dans les termes du décret du 30 mai 1863.
u D'après cela, je ne pense pas que, pour réaliser le vœu de votre Chambre il soit nécessaire de modifier le décret du 30 mai 1863. »
C'est donc sur un simple avis du Conseil des Arts et Manufactures, qu'on s'est basé pour comprendre la laine peignée dans les opérations de vente à terme !
l*^ Ne voit- on pas que toute matière est pour quelqu'un ou pour une industie quelconque, une matière première ? Le drap, pour ne citer que lui, est la matière première du tailleur.
2° Le peignage augmente le prix de la laine lavée à fond, comme celle-ci augmente le prix de la laine en suint.
?>^ Qu'est la laine peignée? Elle est le cœur de la laine dont on a retiré la partie courte, la blousse, le déchet n'ayant plus les qualités de la laine peignée.
4*^ Elle est si bien une matière fal)riquée que, à l'importation en France, quand la toison en suint est affranchie de toute redevance, le peigné est frappé d'un droit fiscal de 0 fr. 2.5 par kilo.
5° La façon de peignage étant de 0 fr. 50 par kil., somme à laquelle s'ajoute l'évaporation, le cœur augmente de 0,60 à 0,70 par kil. à nouveau.
Cette différence de 1.10 à 1.20 par kil. montre la plus value de la laine peignée séparée de la blousse.
6'^ La façon de filature en cardé, que subit la laine lavée ne dépasse guère 0 fr. 55 par kil. La différence entre les deux matières est d'autant plus sensible que le cœur seul peut être filé pour nos meilleures industries.
7» La loi dit : « les industriels sont imposés à la patente pour les peigneuses, parce (ju'elles fournissent un produit manufacturé. Le Conseil des Arts et Manufactures annule cette appréciation très juste.
8o Au dire même du Ministre, « l'application de la loi constitue un devoir strict auquel il ne se reconnaît pas le pouvoir de se soustraire ».
Nous renonçons à chercher l'explication de ce rébus économique.
La Chambre de Commerce de Reims, avec autant de courage ([ue d'intelligence, demande '
1» La réglementation des marchés à terme pour leur enlever leur caractère d'opération de jeu ;
2» Le choix des types correspondant minux aux besoins de l'industrie;
30 L'admission exclusive de courtiers inscrits et assermentés, sans possibilité personnelle de prendre part à la conclusion d'affaires à prime ;
40 Conclusion d'affaires publiquement faites à la corbeille ;
50 Provision de garantie à déposer par cha(iue filière de Ti.OOO kil., soit 2.500 fr. minimum :
6^' Publication d'un état mensuel des engagements, des livraisons faites, des reports et des stocks ;
1° Mise de la Caisse de Liquidation sous le contrôle de l'administration de l'Enregistrement, chargée de véritier la régularité des opérations et de percevoir un impôt de 2 7'o sur les opératiom non suivies de livraison.
— Que croyez-vous qu'on iit ?
— On ne fit rien .
En fait de jeu, les Américains sont nos maîtres. Les Taureaux (haussiers) et les Ours (baissiers) ont toujours réussi à sacrilier l'intérêt des Agneau.r c'est-à-dire des spéculateurs naïfs s'ex posant bénévolement ou stupidement aux cornes ou aux griffes des animaux si justement qualifiés.
Pardrige ne spécula jamais qu'à la baisse. Il perdit, un jour, 600.009 dollars, parce que ses achats se trouvèrent de 2.000.000 boisseaux de blé au-dessous du chiffre demandé le jour de la livraison.
C'est en vain qu'on a dit que le trafic des marchandises non existantes est la plus illégitime forme du jeu. C'est inutilement qu'on a donné les chiffres des gens devenus fous et morts dans les hôpitaux, par suite d'opérations malhonnêtes et désastreuses.
Rien ne prévalut contre le jeu !
Au commencement de 1900, on s'est trouvé en un état de choses absolument anormal, car malgré la précision d'un déficit de la production, capable d'amener de la liausse, le mouvement à la baisse s'accentua sans cesse.
— Pourquoi ?
— Parceque les spéculateurs du marché à terme avaient résolu de troubler l'eau alin d\ pêcher. Pour cela, ils ont créé un mouvement représentant dix fois la production annuelle de la laine. Toutes les conditions économiques en ont été changées.
Le Bulletin des laines, du 22 février 1900, montrait que le cours, parti de 4 fr. 80, au commencement de 1899, s'était élevée à 6 fr. 825, à la lin de l'année.
Qu'on tire la moralité de cet ensemble de choses ! Pendant 12 mois, on a parlé des raisons militant en faveur de la hausse : 1° pénurie de laine fine; 2*^ caprice de la mode; 3° minime importance du stock ; 4*^ reprise des affaires en prévision de l'Exposition universelle internationale; 5<^ meilleur écoulement des tissus exportés. C'est ainsi que la hausse de 2fr. parkil.a été légitimée. Pendant ce temps, les transactions s'élevaient à kii. 41. 785. 000!...
Inutilement on a fait observer qu'il y avait jeu, puisqu'on connaissait :
1° Les opérations du terme 2" Les quantités conditionnées à livrer
En Août
kil.
)) Septembre
» Octobre
» Novembre
kil.
Sur les 12 mois, on conditionna kil. 63 682.742 de peignés dont 7>owr /e ferme seulement » 4.035.627!
Le Terme, c'est la montagne ; la quantité conditionnée, c'est la souris dont elle accouche.
Il y avait si bien opération fictive que les intéressés manufacturiers éprouvaient de réelles difficultés à obtenir quehiuclois 5 ou 10.000 kil. à 0 fr. 20 par kil. au-dessus de la cote du terme.
Le terme n'avait donc rien de commun avec l'industrie, si ce n'est l'erreur dangereuse qu'il faisait durer au profit des spéculateurs.
On n'exagère rien, quand on dit que le terme, tel qu'il fut pratiqué, a faussé un instrument qui eut rendu des services, s'il s'était borné à assurer, à prix modérés, des quantités livrables périodiquement aux consommateurs.
Gela est si vrai que, de toute la laine de Buenos-Ayres, déduction faite des importations directes des consommateurs et des quantités réservées à la carde, 4.000.000 kil. seulement peuvent être pris dans les engrenages du marché à terme.
Le jeu exploite 40. 000. 000 lui.!
C'est là-dessus que les banquiers, les agioteurs, les spéculateurs et les ministres se basent pour juger, excuser, louer ou approuver, des opérations dangereuses souvent incompréhensibles.
Un ministre assimile le peigné à la- laine brute, et, avant d'arriver à l'état qui la rend propre à être transformée en fil, cette laine subit un triage méticuleux, un dégraissage ohh science chimique joue un rôle sérieux, un <s*<?67iii//<? qui nécessite des méthodes techniques délicates, un cardage dont plusieurs brevets disent l'importance, un lissage ou dégraissage en rubans où le moindre feutrage doit être évité; enhn, un peignage dont la perfection est la première condition d'existence logique de la laine peignée.
Un ministre influent a agi ; connaiss*ait-il ces détails? Le fait est qu'il doit se déclarer satisfait, lorsqu'il sait que. en une semaine on a vendu à terme :
Ivil. 1.850.000
. et expédié » 126.000
Différence du jeu : » 1.7â'i.000
Entre le terme de Roubaix-Tourcoing et celui d'Anvers, il y a ordinairement une différence de 0.15 par kil. On a constaté :
du 22 fév. en Mars : Mai : Juillet :
à Anvers 5,875 5,50 5,55
à Roubaix-Tourcoing 5,95 5,90 5,875
Différences 0,075 0,40 0,325
L'action du contre-mouvement, (pron ne peut prévoir, devient ainsi fatale aux acheteurs surpris.
Le Bulletin des laines, de Roubaix, a relevé les ((uantités des trois premiers jours de mars 1900.
Roubaix-Tourcoing : Anvers :
1er i^ii, 225.000 kil. 360.000
» SlO.OtJO » 1.175 000
soit un total de » 1.985.000
Les [)rix du Nord tombent de 0,025 à 5,975 )) d'Anvers » 5,775 à 5,725
A cette époque, mai 1900, on vend sur ÉÎ^'^m/;/-^ (9 mois) et même sur janvier cl février 1901 (10 et 11 mois) :
à Roubaix-Tourcoing kil. 230.000 à Anvers » 274.000
Soit » 505.000 de laine peignée ([ui n'existe
pas encore, commercialement parlant, puisqu'elle ne tombera, du dos du mouton, qu'en octobre 1900 \
La même publication de Roubaix, du 3 mars, donnait le chiffre des transactions d'Anvers, jusqu'au 28 février de :
1898 kil. 15.170.000
Anvers seul a vendu, en une année, neuf fois la production de La Plata. Roubaix et Tourcoing en ont fait autant.
L'activité du marché sur quantités fictives a été telle, au commencement de 1000 que, effrayée, la Banque de France a cru devoir intervenir; les banquiers se sont émus et les kracs se sont produits.
Qu'on juge des désastres économiques :
l'^ La baisse produite, sur le marché de Londres, fut de 10 % ;
2^ La chute du peigné influença le marché ;
3° On apprit que 30 . 000 balles, destinées à nos établissements de peignage, allaient se faire promptcment réaliser à Londres, à cause de la peur inspirée par une baisse ultérieure probable ou possible.
4° Toutes les banques montraient une inquiétude qui détruisait la confiance nécessaire à une reprise.
L'impulsion étant donné à la baisse. Le prix de la balle de laine, qui était, à Londres, de il 14 12, en 1899 et de u 13 12 en 1900, tomba, en 1901 à C 10 1/2. Différence de il 4 ou F. 100 env. sur 1 million 12 de balles !
Quand, à cette époque, nous avons évalué la perte sur la laine brute à 100 millions, on a accueilli notre évaluation avec un certain doute ; elle devait être de plus de 150 millions sur les importations et d'une somme au moins égale sur le commerce européen.
Dans les trois journées des 19, 20, 21 mars 1900, on a vendu, à Roubaix-Tourcoing : 3.945.000 représentant un déficit de 1 .578.000 francs.
Le mois s'est clôluré avec un chiffre d'au moins 14 millions de kil. Total : 2.800 tilières donnant un mouvement de banque de 2.8O0.0O0 fr., à 1.000 fr. par filière, et de 5.600.000 si le d^posit est de 2.0Q0 IV. On comprend les peurs des banquiers.
Enfin, on a calculé une perte de :
F. 150, par unité, sur l .641.000 balles d'Australie = F. 246 millions )) 130, » » 268.000 » du Cap = » 35 »
» 209, » )) 540.000 » de La Plata = » 100 »
Perte totale = » 389 »
A cette perte, il convient d'ajouter la différence produite sur la laine européenne, américaine, africaine, asiatique.
Gomment la panique se produisit-elle ?
Lorsque le peigné se vendait 6 fr. 75, une puissante maison qui voulait la baisse, proposa plusieurs filières à 6 fr. 45; le lendemain, elle ne demandait, pour d'autres quantités, que 6 fr. 25. Elle offrit ensuite, la même qualité à 6 fr 10, puis à 5 fr. 90.
Lorsque l'article tomba à 5 fr. 40, ladite maison put se couvrir et, sur 100.000 kil. gagner 60.000 fr.
Cela était légal, mais ({uel désastre produit !
Les protestations se produisirent partout.
Un homme aussi intelligent qu'énergique, de Reims, M. Emile Demorgny, négociant en laines et juge au Tribunal de Commerce, se mit courageusement à la tête du mouvement
prenant généreusement à ses frais les dépenses d'un pétitionnement très étendu. La brochure, c'est-à-dire l'exposé des motifs nécessitant cette pétition, est des plus intéressante. Elle prend l'importance d'un monument historique, car elle montre :
1*^ La liste professionnelle des signataires de la pétition :
2° La nomenclature de 53 départements intéressés dans l'industrie lainière et dans la question ;
3° La liste de 189 localités auxquelles les signataires appartiennent ;
4*^ Les titres des 22 délibérations de Chambre de Commerce, Syndicats, etc. ;
50 Les noms des 16 Comices agricoles protestataires, car la question de la laine est avant tout celle du mouton.
C'est ainsi que 279 pétitions circulèrent en France et se couvrirent des noms de 1714 industriels ou commerçants employant 218.000 ouvriers.
Des pays étrangers, continuellement en rapports d'affaires avec la France, manifestèrent hautement leur opinion contraire au marché à terme : Allemagne, Autriche, Suisse, Italie.
La Chambre de Commerce de Vervins s'exprimait ainsi, en parlant de la situation lainière pendant le premier trimestre de 1900 :
(( Il serait temps que le commerce si important de la laine cessât d'être en proie à l'agiotage et reprit ses anciennes traditions d'affaires sérieuses et régulières.
(( Les circonstances prouvent, cette année, que ce n'est pas la consommation qui règle le cours des laines, mais que nous sommes, nous filateurs, victimes de la spéculation effrénée des Marchés à terme. »
Le mouvement des idées, qui suivit le pétitionnement fut ardent; l'interpellation de M. Mirman, député, se produisit, mais rien ne détruisit les marchés que l'on connaît.
Le jeu semble s'être limité à un certain nombre de maisons, et le commun des martyrs regarde, sans comprendre, les hauts et les bas du terme.
C'est probablement ce qu'ont espéré les ministres qui eurent successivement à demander l'opinion des intéressés, sans jamais faire connaître la leur.
Il ne faut pas se tromper sur la valeur morale du marché à tenue sur quantités fictives ; c'est un pistolet chargé qui peut partir à tout instant. Il est là ; on le voit. L'imprudent oa l'habile qui le manie sait à quoi il s'expose.
Les ministres les plus libéraux, se sont retranchés, en cette question, derrière la néc3ssité de laisser, à la France, un vaste champ d'agiotage, fut-il celui de la spéculation sur quantités fictives.
La situation économique de la France, qui s'aggrave, montre comment on a vu clair en haut lieu, aussi nous tenons-nous prudemment aux choses de bonne foi, aux théories sages, aux opérations prudentes et honnêtes, celles qui, pratiquées par nos pères, ont fait la France riche et forte.